Texte : Élie Castiel
Séquences no 260, p. 3
Parution : Mai 2009

État critique

Pourquoi un titre aussi alarmiste? Pour la simple raison que l’état de la critique spécialisée à Montréal traverse une crise existentielle. Et le simple fait d’en parler est devenu un sujet tabou. Dans Conférences : Shakespeare et Milton, l’auteur S.-T. Coleridge n’hésite pas à dire que « les critiques sont généralement des gens qui auraient été poètes, historiens, biographes, s’ils avaient pu; ils ont essayé leurs talents d’une façon ou d’une autre, et n’ont pas réussi; en conséquence, ils se sont faits critiques ».

Triste constatation si on prend cette citation pour acquis. Avec tout le respect qu’on doit à Coleridge, ne faisons pas fausse route puisque depuis, par exemple, l’avènement de la défunte Nouvelle Vague, la critique officielle a produit des textes brillants. Qu’en reste-t-il?

Si les Godard et les Greenaway ont, à quelques reprises, annoncé la mort du cinéma, certains détours pervers associés aux nouvelles technologies annoncent sans doute la mort de la critique, au profit de l’opinion, du superflu, du médiocre, du vite dit. Devant la multitude de blogs, de pseudo-sites Internet voués au cinéma et surtout et avant tout face à cette grande menace pour la vraie critique que constitue la démocratisation abusive de la pensée, on est en droit de se demander si cette mort annoncée ne se réalisera pas.

À cette question, on peut ajouter où se dirige le cinéma. Immense interrogation à laquelle, par les temps qui courent, on ne peut répondre dans un simple éditorial ou en quelques paraphrases ou idées toutes faites.

Mais force est d’admettre que c’est la critique spécialisée qui est le plus menacée, concurrence déloyale jetée par les tenants d’une nouvelle forme de critique, plus proche de la chronique et de l’opinion que de l’acte de réflexion et d’enrichissement analytique.

Notre page couverture défend un film qui interroge le cinéma, le pousse le plus loin possible dans des sphères esthétiques et morales inégalées, place des personnages plus vrais que nature dans des situations extra-cinématographiques et finit par provoquer le spectateur dans son intimité intellectuelle, le poussant à participer dans une aventure de l’esprit et du regard.

À la jungle cybernétique quotidienne qui explose de plus en plus, où il n’est pas facile de s’y retrouver et offrant une pensée fast-food qui se lasse rapidement de celle, réfléchie, on peut se résoudre à croire que la crise que traverse les médias spécialisés écrits sur format papier ne sera que passagère.

En matière de cinéma, qu’il s’agisse de l’acte de création, de celui critique ou même encore de celui informatif et publicitaire, on ne peut simplement pas se permettre de se limiter à une unique et seule question de rentabilité immédiate. En quelque sorte, c’est aussi une question de préservation de la culture, sans quoi un peuple ne peut survivre.


PRÉSENTATION DU TEXTE «REGARD EN GROS PLAN»
DE S. M. EISENSTEIN :
Pierre Pageau

«Une vue en premier plan» dans Ma conception du cinéma (Buchet/Chastel, 1971)
«En gros plan» dans Au-delà des étoiles (Œuvres/1, 10/18, 1974).

En octobre 1945, avec la fin de la guerre, la plus importante revue de cinéma de l’URSS, Iskusstvo Kino (L’Art du cinéma) reprend sa publication [cette revue est disponible à la Médiathèque de la Cinémathèque québécoise]. Pour ce premier numéro de relance de la revue la direction fait appel aux contributeurs les plus célèbres. Eisenstein, il va de soi, est choisi. Celui-ci envoie le texte que vous lirez ici.

Selon la traduction retenue, ce texte possède plusieurs titres légèrement différents. L’essentiel étant qu’Eisenstein veut défendre un regard sur les films qu’il qualifie de «regard en gros plan», au détriment d’un regard «en plan d’ensemble». Ce faisant Eisenstein s’attaque à une pratique de la critique dans son pays qui valorise trop, selon lui, le regard «en plan d’ensemble» et pas assez le regard «en gros plan». En résumé, il dénonce un regard qui valorise trop la critique sociologique, celle du contexte, au détriment d’une critique attentive qui analyse les défauts et qualités de la forme d’un film.

Ce texte est jugé trop «critique». La direction de la revue est blâmée par le pouvoir central. Puis, la revue informe Eisenstein qu’il ne pourra plus jamais publier dans cette revue. Eisenstein meurt trois ans plus tard.

 Il faut savoir que l’écrivain Eisenstein est surtout connu, à juste titre, pour ses longs textes théoriques. Comme ceux sur le montage, sur la mise en scène, la couleur au cinéma, les rapports entre cinéma et les autres arts (littérature et peinture en particulier), etc. Il n’a écrit que très rarement des critiques de films en suivant l’actualité. Lorsqu’il le fait, Eisenstein critique principalement des films soviétiques : par exemple, Le Bonheur de Medvedkine (en 1935), Lénine en Octobre de Romm ou Au Pays des Soviets de ses amis Esther Choub et Edouard Tissé (1937). Dans ses longs textes théoriques il fait, à l’occasion, des arrêts plus substantiels sur des films et cinéastes «étrangers» (Chaplin en particulier). Dans un cas comme dans l’autre, il fait toujours de la critique «en gros plan».

Son texte «En gros plan», très nettement polémique, est probablement l’expression d’une longue frustration. À partir des années trente, les années du réalisme socialiste (de Staline), le pouvoir ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. En 1945, il peut (enfin!) dire tout haut ce qu’il pense de la critique cinématographique dans son pays.

Et nous !?

Compte rendu d’une rencontre sympathique entre l’un de nos membres, Martin Gignac, et une étudiante du 5e secondaire, Sofia Brault, qui avait sollicité auprès de notre association la faveur d’une entrevue avec un critique de cinéma professionnel afin de mieux connaître ce qu’il en retourne pour exercer ce « métier »… qu’elle pratiquera peut-être un jour !

Nous vous présentons ainsi le point de vue des deux participants relativement à cette rencontre, qui a eu lieu… enfin, on ne sait trop où exactement d’après leurs témoignages, mais l’important c’est qu’ils aient pu échanger sur notre noble profession

Résumé de ma rencontre avec une étudiante de secondaire V

Le 3 avril 2008, un message électronique envoyé par l’AQCC demande à un membre de rencontrer une étudiante de secondaire V. Dans le cadre d’un projet scolaire, Sofia Brault aimerait en savoir davantage sur le métier de critique. Le 4 avril, je propose ma candidature et elle est retenue. Après plusieurs échanges de courriels avec l’étudiante et une réflexion de ma part sur le sujet (afin de parler de tout sans la mêler, d’aborder autant les aspects de l’écriture que de la recherche, etc.), on se rencontre le lundi 21 avril vers 8 h 45 métro Berri-UQAM.

Au départ, on fait connaissance, on échange sur le cinéma. Une vingtaine de minutes avant la projection de presse du film (Maman est chez le coiffeur), je lui parle un peu du métier, de ce qui peut être intéressant à regarder dans le film, des études nécessaires, du désir de toujours en savoir davantage. De ce qu’il faut faire avant, pendant et après le visionnement d’une oeuvre, en l’avisant bien entendu qu’il n’y a pas qu’une seule démarche. On continue à discuter jusqu’au commencement du long métrage de Léa Pool.

En sortant de la Cinémathèque québécoise, nous allons nous asseoir à une table à l’intérieur de l’UQAM. Je réponds ensuite à toutes ses interrogations. Elle me pose des questions sur mon parcours, mes films préférés, la façon d’écrire un texte, les différences entre l’écrit et l’oral, entre la subjectivité et l’objectivé nécessaire à une critique, etc. Je réponds à ses interrogations en prenant soin de multiplier les exemples et les anecdotes éclairantes.

Environ trente minutes plus tard, on se quitte au métro Berri-UQAM, car elle avait un cours à 13 h. Je lui ai également mentionné que si elle avait de nouvelles questions, qu’il ne fallait surtout pas se gêner. Jusqu’à ce jour, elle ne m’a pas demandé de nouvelles informations.

Martin Gignac
Membre de l’AQCC
ICI

Retour sur la rencontre

Le lundi 21 avril, j’avais rendez-vous avec un professionnel du milieu critique, Martin Gignac. Le fait qu’il soit récemment sorti des études présentait un aspect intéressant. Effectivement, il pourrait me renseigner sur la difficulté à se tailler une place dans le métier.

Nous avions convenu d’avance de nous rendre à l’Office National du Film (ONF) afin d’assister à une projection de presse. J’obtenais la chance de me glisser dans la peau d’un vrai critique pendant quelques heures. Au programme : Maman est chez le coiffeur de Léa Pool. Une fois arrivée à l’ONF, un peu en avance d’ailleurs, nous nous sommes installés et avons bavardé un peu au sujet du métier de critique, mais le sujet a rapidement dévié vers les films. À quoi d’autre peut-on s’attendre de la part d’un critique de cinéma ?

Mis à part de parler d’œuvres cinématographiques, Martin m’a aussi parlé plus en profondeur du métier de critique. Il m’a d’ailleurs donné un conseil que je n’avais pas considéré auparavant. Il m’a parlé du fait qu’il est très important d’écouter les réflexions des autres au sujet d'un film. En effet, questionner les gens qui nous entourent permet d’élargir et de nourrir nos opinions. De plus, le critique écrit pour le public, alors ne pas tenir compte du principal intéressé pourrait s’avérer une erreur. En effet, il faut garder en tête le public. Il faut écrire en ayant l’idée que cela doit intéresser les gens. Cependant, il ne faut pas percevoir les choses négativement. Par sa façon d’écrire, le critique peut intéresser les gens à autre chose que le dernier film américain à l’affiche. Il peut pousser le spectateur à se cultiver, à découvrir plus.

J’ai aussi discuté avec Martin Gignac des différentes façons d’exercer le métier de journaliste. On peut pratiquer cette carrière de façon à obtenir une certaine sécurité d’emploi, et ce en gardant une méthode de travail bien établie, efficace et traditionnelle. Ainsi, on arrive à bien vivre de ce métier tout en pouvant vivre sa vie, normalement. Mais ce qui peut s’avérer très intéressant avec ce métier, c’est qu’on peut aller encore plus loin. On peut dévier de la voie, explorer des terrains plus minés (pas nécessairement au sens propre du terme), apporter une nouvelle vision ou travailler avec une nouvelle méthode. On peut vivre ce métier, même si cela n’entraîne pas de vivre de ce métier, et ce, en ne s’arrêtant pas à ce qui existe déjà. Il faut toujours chercher plus loin. Toutefois, l’expression « chercher plus loin » ne se traduit pas nécessairement par des journalistes sensationnalistes ou des paparazzis, c’est plutôt de penser différemment, de voir les choses autrement.

Pour en revenir à la projection à l’ONF, j’ai donc passé quelque temps assis dans une salle entourée d’une dizaine de journalistes. Par la suite, nous avons continué à discuter de l’écriture d’un article. Il m'a parlé du fait qu'on doit toujours mettre le plus important des informations au début. Cela peut sembler évident, mais jusqu’à ce jour, j’avais toujours cru que cela reposait sur le fait que les lecteurs lisent souvent le début des articles seulement. Cependant, il existe une deuxième raison. Lorsque les responsables de la mise en page doivent couper un texte trop long, ils ne lisent pas le texte pour décider quelle section effacer, ils coupent tout simplement à partir du bas.

En conclusion, cette rencontre m’a permis d’en apprendre davantage sur ce en quoi consiste le métier de critique. Me glisser dans la vie d’un critique quelques heures aura été très plaisant et m’aidera à éclaircir mon choix quant à ma future orientation professionnelle.

Sofia Brault. étudiante
École secondaire Durocher, Saint-Lambert
24 juillet 2008


Pour poursuivre la réflexion de certains de nos membres sur le « métier » de critique de cinéma…

Texte : Élie Castiel
Séquences no 254, p. 3
Parution : mai 2008

Critique ou utopie

La pensée du grand cinéaste allemand Fritz Lang sur le métier de critique aurait suffi pour alimenter cette page. Sur cette profession (souvent de foi) où la part d’objectivité et d’intellect demeure un des facteurs fondamentaux pour se rapprocher le plus près de la vérité, il déclare que « … le critique est une sorte de psychanalyste. Il trouve certaines choses que l’auteur lui-même ne connaît pas. J’avais l’habitude de rire quand les gens me disaient ce que je voulais dire dans mes films; mais plus tard, il m’est venu à l’idée qu’il existe peut-être une manière inconsciente de faire certaines choses et qu’un critique pourrait lui trouver une signification même si l’on n’est pas très sûr soi-même de ce que l’on veut dire… »1

De cette réflexion exprimée il y a plusieurs décennies, émanent trois propositions encore aujourd’hui actuelles. Tout d’abord que la critique est nécessaire pour mieux rendre compte des multiples possibilités d’interprétation d’une œuvre artistique. En deuxième lieu, force est de constater que le travail de création possède quelque chose d’instinctif et d’intuitif. Et finalement, on est en droit d’affirmer qu’autant chez le critique que chez l’artiste, il existe un engagement moral et intellectuel qui vise à déceler le postulat derrière l’œuvre entreprise.

La critique devient subjective lorsque le critique est confronté au travail d’un cinéaste dont il n’apprécie guère le style ou les thèmes choisis. Cette difficulté existe toujours de nos jours, mais se cache parfois et plus que jamais derrière des analyses superficielles, des discours vides de sens, souvent même grandiloquents et qui frisent parfois le règlement de comptes.

Comment alors neutraliser cette difficulté tout en restant fidèle à ses propres principes? La solution est peut-être de suivre la même démarche intellectuelle que l’auteur de l’œuvre qu’on essaie d’évaluer : c’est-à-dire suivre nos instincts et notre intuition. Le but est de se rapprocher le plus près de l’artiste pour essayer de découvrir la vérité derrière son œuvre.

Tâche difficile qui, en fin de compte, pourrait nous inciter à nous fier à François Truffaut lorsqu’il exprime sa vision du métier de critique : « … l’idéal serait de n’écrire que sur les cinéastes et les films qu’on aime… »2.  Malgré son caractère utopique, de nombreux critiques d’aujourd’hui choisissent de suivre cette direction. Mais il y a là un danger. S’engager dans cette voie signifie qu’on peut finir par tout encenser. Comme quoi le critique ne cessera jamais de remettre en question sa profession…

1 Jacob, Gilles : Le Cinéma moderne – Collection « Panoramique ». Lyon : SERDEC, 1964, p. 7.
2 Idem.


À lire : une discussion entre le journaliste Marc Cassivi et l'auteur Dany Laferrière. A propos de quoi ? Mais oui, évidemment, les méchants loups que sont les critiques.

Pertinente et intelligente (…), malgré l'absence d'exemples concrets, la conversation se finit pourtant sur ces drôles de mots:

 « Finalement, le critique est un être extrêmement malheureux, parce qu’il est le seul à ne pas savoir ce qu’on pense de lui. »

(...) Je n'en serai pas si sûre. Le critique, à moins qu'il soit parfaitement insignifiant (et ça existe), partage avec ses lecteurs. Il échange. D'autant plus en ces temps de bloguisme aïgu où les commentaires et pensées des lecteurs n'ont plus de secrets pour lui.

Et puis être aimé ou non, quelle importance ? (…) la gloriole personnelle du critique ne compte pas, son seul but doit être de parvenir à éveiller la curiosité de son lecteur.

Car une chose me paraît malgré tout relativement sûre : critiques, cinéastes et lecteurs sont (ou plutôt devraient être) dans le même bâteau: celui du cinéma. En réalité, que fait un critique, au fil de ses textes, si ce n'est défendre son idéal de cinéma ? Et que fait un cinéaste en construisant son oeuvre sinon défendre son propre idéal ? Et que fait le lecteur en choisissant son critique et son film si ce n'est exactement la même chose ?

(…)

Helen Faradji, blogue Arrête ton cinéma, 21 novembre 2006

Texte : Marc Cassivi-Dany Laferrière (extraits)
Cyberpresse / La Presse, cahiers Arts et spectacles, p. 3
Parution : le mardi 21 novembre 2006

Dany Laferrière : la critique de la critique

(…)
Marc Cassivi: Tu m’as demandé la semaine dernière si je croyais que la critique avait un impact, une influence réelle auprès du public. Je n’en sais rien en réalité. Mais l’impression que j’ai, c’est que les gens qui généralement s’intéressent au livre, au cinéma, à la musique, font en quelque sorte la somme de la critique. Ils prennent la critique dans son ensemble, qu’elle soit favorable ou non, et se font une idée générale. L’impact d’une seule critique est sans doute minime.

Dany Laferrière: Je réfléchis à la critique depuis longtemps. Je m’y intéresse beaucoup, pour diverses raisons. Parce que je crois qu’elle est importante, surtout dans notre époque où il y a beaucoup de concentration financière et qu’une œuvre discrète n’a aucune chance si elle n’est pas révélée par un critique curieux. (...) Ceci étant dit, je ne comprends pas que l’on continue de faire la critique de la même manière, alors que ça ne me paraît pas très efficace.

(…) L’un des torts de la critique, c’est précisément la critique. Les critiques qui travaillent vraiment ne dénoncent pas assez ceux qui ne le font pas. Ça crée un mur. La critique se permet même de citer la critique, en disant d’un film: la critique est bonne. Le monstre roule.

M.C.: La bête nourrit la bête…

D.L.: Ce qui est terrifiant dans la critique, qui exige l’originalité chez l’artiste, c’est que le critique se sent conforté si les autres pensent la même chose que lui. Comment peut-on marcher en bande et exiger l’originalité de l’autre? La critique agit un peu comme le reste de la presse, en bande. C’est vrai que c’est très volatil, le jugement. Quand quelqu’un pense la même chose, et surtout, dit la même chose, remarque le même accroc, le critique se dit qu’il a bien vu. C’est comme ça que l’on finit toujours par répéter les mêmes choses. Après une projection de presse, personne n’ose dire ce qu’il a pensé, de peur de passer pour le niais qui a trouvé que c’était bon alors que tous les autres ont trouvé que c’était mauvais. Chacun devrait écrire ce qu’il pense. (…)

M.C.: Si les gens lisent la critique pour le critique, est-ce que tu crois que certains critiques transgressent leur pensée et en rajoutent pour la forme parce que c’est bon pour leur papier? C’est-à-dire que leur papier est plus enflammé, les métaphores plus fortes, les coups de gueule plus appuyés et les coups d’éclats plus fréquents, afin de plaire à un lecteur qui n’ira pas nécessairement voir l’oeuvre?

 D.L.: Oui. Sauf que ce qui est étonnant, c’est que ce n’est pas au public que les critiques veulent plaire, c’est aux autres critiques! (…) C’est un lectorat en soi. (…) Ce qui rend le genre faible en lui-même, c’est que beaucoup de critiques pensent que c’est avec l’acidité seulement qu’on peut avoir du talent. Quand ils écrivent pour dire qu’ils aiment, ils sont dans le bon droit de la justice et n’ont pas besoin de se forcer, de se fouler. On dit moins qu’on aime, parce que la bonne action étant déjà faite, on ne va quand même pas se mettre à bien écrire qu’on aime ça en plus!

M.C.: Il y a moins d’effort dans la critique favorable…

D.L.: Beaucoup moins. C’est pour ça qu’elle ne marche pas. Et c’est pour ça que la critique ne saura jamais si elle a un impact, parce que quand elle dit qu’elle aime, ça ne marche pas. (…) Donc, cessez de dire que c’est très bon, allez-y! Ce n’est pas un argument. L’argument, c’est d’écrire bien, c’est-à-dire d’aller au fond de l’affaire, de révéler des choses, et de donner l’impression aussi qu’on est dans la fantaisie, que c’est un jeu grave, mais c’est un jeu. C’est tout ça qu’on appelle le charme. D’où l’expression «le charme agit». C’est ce charme-là que les gens recherchent dans une oeuvre aussi. (…)

M.C.: (…) Est-ce que derrière chaque critique, il y a un artiste frustré, comme le veut le cliché?

D.L.: Il y a plein de critiques qui sont supérieurs à des créateurs. Sainte-Beuve, ce n’était pas rien. Même de nos jours, il y en a plein. Je lis beaucoup de gens dans les journaux qui écrivent beaucoup mieux que les artistes qu’ils encensent. Pour moi la critique, c’est de l’art. On n’est pas obligé d’écrire comme un artiste pour faire de l’art. (…) Mais il faut qu’il y ait un souffle de liberté. (…)

M.C.: À la fois, j’ai l’impression que les artistes prennent très mal la critique. Je n’ai pas encore rencontré un artiste qui acceptait sincèrement d’être critiqué de façon honnête. Même des artistes établis, qui ont été épargnés par la critique, qui ont été encensés, qui ont une carrière derrière eux, m’étonnent chaque fois quand ils s’insurgent contre le moindre bémol à leur égard. L’artiste entre dans le jeu de la critique. C’est comme une obsession. Il n’a pas de détachement face à la critique.

D.L.: L’hypocrisie, ce serait un artiste qui accepte très bien la critique. Parce que ce n’est pas très normal. L’artiste fait cela pour le public. Il y a un corps intermédiaire qui arrive de son propre chef – il n’a pas été invité pour ainsi dire – et qui s’introduit, s’impose comme intermédiaire. Il donne son avis publiquement. Si la critique se faisait comme je l’espère, par téléphone – «c’est une critique juste pour toi, tu me donnes 5 $ et je te dis la vérité» – elle serait mieux acceptée. Le problème, c’est la manière: très intempestive, très directe, où le critique trouve son indépendance à ne pas aimer l’artiste. Et le conseil qu’on donne à l’artiste, c’est de ne jamais répondre à la critique. Finalement, le critique est un être extrêmement malheureux, parce qu’il est le seul à ne pas savoir ce qu’on pense de lui.

Pour lire l’article complet, allez sur Cyberpresse.


Un nouveau sport, le « critique de cinéma-bashing » serait-il en train de gagner en popularité ? Notre confrère Normand Provencher, du Soleil, semble en avoir fait les frais à la très écoutée émission Tout le monde en parle, le dimanche 24 septembre dernier. Notre présidente réfléchit tout haut sur cette question dans son blogue, ainsi que sur le manque d’argumentation quand il s’agit de défendre ou de planter un film sur nos ondes

Texte : Helen Faradji
Blogue Arrête ton cinéma!
Parution : 25 septembre 2006

pffffffhhhhhhh

Alors comme ça, ce qu'il y a de plus déprimant dans le cinéma québécois, ce sont les films qui se "cachent sous l’étiquette film d’auteurs mais ne sont en fait que des films plates"? C’est du moins la réflexion sidérante d’intelligence qu'a lancé Patrice Robitaille hier lors de Tout le Monde en parle. Puisqu’il est devenu de bon ton de commenter cette grand messe dominicale le lundi, et puisque personne ne semble avoir relevé les propos hallucinants tenus par le réalisateur et l’acteur de Cheech à propos du cinéma, je m’autorise à en faire mention (pis de toutes façons, je suis sur mon blogue, je fais ce que je veux!)

Il y a d’abord eu la volée de bois vert qu’a mangé le critique du Soleil, Normand Provencher. Dixit Robitaille, son papier était un "torchon". Bon, on a déjà vu plus subtil comme commentaire. Mais l'acteur ne s'est énervé que contre M. Provencher. Les autres "allaient encore" puisque Robitaille sentait qu’il aurait pu aller prendre une bière avec eux et argumenter. Mais pourquoi diable ne l’a-t-il pas fait lors de l’émission? Pas un mot n’a en effet été prononcé pour défendre Cheech, pas un argument avancé, pas même une ébauche d’idée. Mieux vaut y aller de formules expéditives (c’est plate, c’est un torchon) au moins ça amuse la galerie et c’est pour d'ailleurs pour ça qu’on les invite.

Les invités cinéma à Tout le monde en parle semblent en effet être mis là pour ça : faire des galipettes qui feront de l'audience. Pour défendre le cinéma, en parler un peu plus en profondeur (je ne demande pas un débat sur l'usage récurrent du zoom dans le cinéma des années 90, mais un peu plus que "ça te fait quoi quand tu lis une critique" me réconforterait le ciboulot), ce n'est pas ici que ça se passe. Car quand a-t-on vraiment parlé de film dans ce show? Quand les considérations ont-elles dépassé le simple et bête cadre du commentaire insignifiant sur l’actualité? Quand nous a-t-on appris quelque chose sur le cinéma (rappelez-vous du pauvre Robert Morin à qui l'on avait foutu une caméra dans les pattes et dont ce fût grosso modo la seule intervention)?

Alors bien sûr, on me dira, que le cinéma et la télé ont rarement fait bon ménage. On me dira aussi que c’est une émission populaire et qu'on est là pour s’amuser. Et bien d’accord, amusons-nous, laissons dire des niaiseries aux gens qui ont l'incroyable privilège d'avoir accès à la parole publique et surtout ne nous emmerdons pas à considérer le cinéma comme un art, c’est bien trop fatiguant. Continuons ainsi sans jamais se soucier d'éveiller la sensibilité cinématographique de quiconque. Pourquoi faire?

Le fait que personne ne soit venu à la rescousse du réalisateur Patrice Sauvé cherchant le nom du réalisateur du Goût de la cerise (Kiarostami mon bon ami) était tout aussi affligeant. Presque autant que le commentaire de Sauvé, d'ailleurs: "ce film était tellement plate que ça m’enrage qu’il ait eu la palme d’or". Là aussi, pour un argument, pour savoir pourquoi ce film était plate, faudra repasser un autre dimanche, hier, les cerveaux étaient fermés.

Il y a quelque chose de décourageant à voir à quel point le cinéma n’est pas pris au sérieux au Québec. Il y a quelque chose de triste à sentir que seul le divertissement compte. Il y a quelque chose de profondément déprimant à songer à cet immense abysse dans lequel la culture cinématographique semble s’être perdue.

Les commentaires d’hier soir, le fait que personne ne s’en indigne, n'en sont qu'un des tristes symptômes.

Pour voir le texte de Normand Provencher, sur Cheech, cliquez ici.

CHRONIQUE D'OPINION :
GOOD NIGHT, AND GOOD LUCK (bis)
À l’occasion de sa dernière chronique d’opinion « La fille des vues » dans l’hebdomadaire ICI, la présidente de l’AQCC en profite pour livrer aux lecteurs un portrait impressionniste du métier de critique de cinéma et son bilan sur l’état (critique ?) de la critique de cinéma au Québec.

Texte : Helen Faradji
Ici, page 21
Parution : 27 avril 2006

(…) Triste de devoir quitter ce petit nid d’expression cinéphile. Triste d’avoir à laisser les choses en plan alors que notre beau dialogue était à peine entamé. Triste de ne plus pouvoir partager ainsi avec vous mes passions, mes coups de cœur et mes détestations.

La critique est un espace fragile. Certains la voudraient utilitaire, d’autres pure et dure. Certains méprisent son « intellectualisme déplacé », d’autres la respectent (ces oiseaux-là sont rares). Certains la décrient, d’autres aimeraient qu’elle persiste à s’écrier.

Les faits ne m’aideront pas dans cette affirmation, mais je crois encore, chers vous, qu’être critique est un vrai métier. Pas un à-côté ou un passe-temps. Être critique de cinéma est un métier que l’on épouse par passion. Parce qu’il faut s’être dit un jour, devant tel ou tel chef-d’œuvre, « pour défendre ce film-là, je me fâcherais avec la terre entière si on me le demandait ». Parce qu’il faut croire, dans un monde où cela est de plus en plus difficile, que le cinéma est chose trop importante pour le laisser s’étioler. Parce que, comme dans un combat, il faut croire en sa cause, y croire peut-être même aveuglément. Le critique français à Charlie Hebdo et France Inter, Michel Boujut, le disait : « Un critique : celui qui résiste : aux pressions, à l’air du temps, au consensus ».

Il y a en effet une forme de résistance folle et naïve dans la vie d’un critique. Car, pour lui, rien ne doit être plus important que le cinéma. Il faut se réveiller chaque jour en espérant le nouveau film à voir, en croyant sincèrement que le film capable de nous bouleverser est encore à venir. Il faut croire à l’enchantement. Il faut vouloir, à tout prix, prolonger le bonheur et la réflexion que peut engendrer le regard d’un cinéaste sur notre monde.

Ce n’est qu’à ce prix, celui d’un engagement total et exigeant, que le critique pourra alors espérer partager et faire naître au fond des yeux du lecteur une précieuse étincelle de curiosité. Le critique ne doit en effet prétendre à plus. Son but est simple : réussir à créer un espace où, loin des préoccupations bassement matérielles ou vedettariales, il fera bon discuter, argumenter, penser. Un espace où évidemment, la subjectivité sera de mise, puisqu’il n’y a pas d’objectivité dans l’amour.

Un espace enfin où même la mauvaise foi sera toujours préférable à l’hypocrisie. Encore Michel Boujut (je vous le dis, ce type est un génie) : « Une autre façon plus directe, plus vraie, et moins emmerdante de parler des films : dire pourquoi ils nous font battre le cœur. »

Oui, le critique doit aimer le cinéma. Comme on aime un peu, beaucoup, à la folie. Comme on aime déraisonnablement. Le critique doit être têtu, obstiné, capable de s’enflammer sans peur du qu’en-dira-t-on et refuser sans discernement la complaisance. Il doit envoyer dans sa tête se pendre haut et court ceux qui le trouvent « trop méchant ». Il n’y a pas de méchanceté ou de gentillesse dans la critique : seulement une magnifique machine à aimer qui parfois s’emballe ou déraille, mais parfois aussi réussit à faire partager sa ferveur.

Sans ce type d’amour, que devient la critique ? Un alignement de mots tièdes qui se mangent à la rigueur réchauffés. Une information sèche, sans colère, ni passion. Un texte sans vie. L’absence de vie dans les textes critiques est un grand danger. Car, il faut bien l’admettre, une critique ne s’écrit qu’en fonction de soi. Et qu’y a-t-il de plus triste qu’un texte où se devinent derrière les mots, le zombie timide, le mort-vivant opportuniste, le fonctionnaire de la pensée ?

Chers vous, que je considère sans vous connaître comme mes amis (…), chers collaborateurs qui, pendant cette année, avez partagé cette vision, chers gens du milieu avec qui j’ai aimé travailler, je tiens d’abord à vous remercier. Du fond du cœur. Quant au reste, je n’ai pour vous que ce conseil : soyez exigeants.

(Pour rester en contact, je vous invite également à faire un tour sur le blogue que j’animerai désormais : www.arretetoncinema.blogspot.com)


Autour de l'éternelle question, qu'est-ce qu'un critique, Marc Cassivi de La Presse livrait sa version des faits. Le débat est ouvert !
Caché, ce film qui a beaucoup plu à Marc Cassivi...
et qui a rebuté une partie des spectateurs!
Photo Alliance
Texte : Marc Cassivi
La Presse, cahier Arts et Spectacles, pages 1 et 4
Paru le : 24 janvier 2006

J'arrive au bureau après avoir fait mes besoins civiques. «Marc, il faut qu'on se parle!» Salut Hugo, belle fin de semaine? Beau temps pour étendre... «Je suis allé voir Caché.» Hugo ne sourit pas, le regard est accusateur, le ton mi-figue, mi-raisin. Je tente une diversion: «Belle fin de semaine? Beau temps pour étendre...»

Hugo n'a pas aimé Caché. Enfin, pas assez pour justifier les 10 $ qu'il a payés et les quatre étoiles que j'ai attribuées au film au dernier Festival de Cannes. «Dans la salle, après le film, les gens ont commencé à se demander tout haut ce qui s'était passé. Une madame s'est tournée vers moi et m'a dit: Je considère que je suis intelligente. Pourtant, je n'ai rien compris. Est-ce que vous pouvez m'expliquer?»

Je reviens au bureau après le lunch. «Intrigant, ton film...» Gilles aussi est allé voir Caché en fin de semaine (une belle fin de semaine) avec sa blonde. Il a cherché à comprendre, pour enfin comprendre qu'il n'y avait rien à chercher. «Une fois que tu l'as compris, tu trouves ça brillant.» C'est aussi ce que j'ai trouvé. Enfin, ce que j'ai compris. Vous voyez ce que je veux dire?

Je m'attendais à une telle réaction vis-à-vis de Caché. Son cinéaste, Michael Haneke, a tout fait pour brouiller les pistes, laissant le public ruminer une fin des plus ouvertes. J'aime qu'on brouille les pistes. J'aime ruminer les fins ouvertes. Pas Hugo. Il reprochait la même chose à Broken Flowers, de Jim Jarmusch, un délicieux petit film que j'avais aussi apprécié à Cannes.

Parce que l'équipe de distribution québécoise a décidé d'utiliser, parmi tant d'autres, la cote que j'ai donnée au film dans sa publicité - accompagnée de superlatifs tels que «brillant» et «magistral» - Caché est devenu «mon» film au regard de mon entourage. C'est-à-dire que je porte aux yeux de mes parents et amis - et sans doute certains lecteurs - le poids du film. Je suis garant de sa valeur. «Je vais dépenser 25 $ pour voir ce film que tu recommandes chaudement, plus le prix du pop-corn pour deux. C'est mieux d'être bon...»

C'est le prix à payer pour exercer le fabuleux métier de critique. Je m'y suis fait depuis le temps. À l'adolescence, vous n'imaginez pas les railleries que j'ai dû subir de la part de mes amis en raison de mon inclination pour le cinéma indépendant américain et européen. Les favoris de Sundance ne sont pas les favoris de tout le monde. Surtout pas du monde de 15 ans.

Je n'ai pas l'intention de réviser mon appréciation de Caché, que j'ai franchement trouvé excellent. Mais les réactions que le film suscite me font réfléchir au rôle du critique.

Je vais vous dire quelque chose d'extrêmement prétentieux. Cela va de soi, car il y a, à mon avis, une indéniable prétention à faire de la critique. On aime dire que tous les goûts sont dans la nature, que ceux-ci ne se discutent pas et que chacun est à même de juger de ce qui est beau ou pas. Je vais vous dire: le critique n'y croit pas.

Bien sûr, la critique est affaire de subjectivité et d'impressions, de goûts et de culture. Mais, selon le critique, il est faux de croire qu'on ne peut apprécier une oeuvre selon des critères objectifs. Tout le monde aime croire qu'il est critique, qu'il peut être critique. Qu'il suffit de relever deux ou trois trucs pour distinguer le bon du mauvais et le bon grain de l'ivraie. «Le film avait des longueurs...» Cela fait suer le critique.

Le critique sait qu'il n'est pas de bon ton de l'admettre, mais il croit qu'il existe un critère qui départage le critique fiable de son contraire: le jugement sûr. Selon lui, certains l'ont, d'autres pas. Ce n'est pas aussi simple que d'avoir la bonne réponse plutôt que la mauvaise, mais ce n'est pas loin. Le film est bon ou le film est mauvais.

Évidemment, chaque critique croit avoir un jugement sûr et mesure celui des autres à son aune. Est-ce à dire que le critique est infaillible? Bien sûr que non. Mais il croit détenir la vérité, sinon il ne se permettrait pas de critiquer (le critique est prétentieux, que je vous dis). Non seulement croit-il avoir une connaissance encyclopédique de son domaine, mais une réelle compréhension de l'oeuvre qu'il critique.

Le critique fait souvent confiance aux autres critiques (à moins d'être un «pur» des magazines spécialisés qui snobe les «impurs» de la presse grand public). Ce qui ne veut pas dire qu'il est toujours d'accord avec ses collègues. Il estime que la manière responsable pour un spectateur d'aborder la critique est de faire la somme des différentes critiques et de se faire une idée générale. Il essaie d'ordinaire d'adapter son travail à son auditoire et de comparer des pommes avec des pommes.

Pourquoi alors se sent-il si souvent déconnecté de son public? Hugo?

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