Un conte de Noël
de Arnaud Desplechin

Un conte de Noël, l’un des films français les plus attendus de l’année arrive à point nommé sur nos écrans, compte tenu de son titre. Mais c’est surtout le retentissant « Familles, je vous hais » que l’auteur de Rois et reine nous assène qui a rallié nos critiques. Enfin, un film de Noël pour cinéphiles adultes.

Texte : Élie Castiel
Séquences, no 257, pp. 28-29
Parution : novembre 2008

Un conte de Noël
Conseil de famille

Quatre ans après Rois et Reine (2004) et une escale dans le documentaire avec l’inédit L’Aimée (2007), Aurnaud Desplechin revient à la fiction avec un récit sur la filiation et ses multiples réverbérations. Avec Un conte de Noël, nous entrons dans l’univers des rapports familiaux tendus où les non-dits n’ont plus droit de cité, les formules toutes faites ne peuvent plus tenir debout et les règlements de compte finissent par se concrétiser avec rage et détermination.  Et autour de cela, un casting de rêve créant comme par magie de purs moments de grâce.

C’est aussi une histoire de fratrie et de maladie, de mensonges et de révélations, une méditation sur les liens et les affinités de sang et d’amour, une fable aussi sur la résignation, mais surtout une fiction sans aucun doute en partie autobiographique (ça se passe à Roubaix, patrie de Desplechin qu’il filme avec lyrisme et poésie), assumant avec accalmie, humour et sens de la retenue son caractère singulier.

Et pourtant il ne s’agit là que d’un simple récit divisé en huit chapitres passant de la cellule familiale — L’Aînée, Le Cadet, Le Benjamin — à ses manifestations — La lettre, Réunis, Le Revenant, Allégresses et Les Adieux. Quelques jours avant les fêtes de fin d’année, une famille se retrouve dans la maison familiale. Ce sera sans doute l’occasion de renouer les liens un peu perdus, de soigner des blessures anciennes, d’oublier qu’au nom de la dignité et ou du manque de responsabilité, on a pu faire preuve de mesquineries dans le passé. En quelque sorte, de brillants arguments pour la mise en situation d’une fiction à la fois rassurante et, comme la vie, alambiquée.

Mais ici, une fiction pas comme les autres, notamment en raison de la mise en scène, bousculant adroitement les ficelles sensibles du récit, ne respectant pas le codes du genre (le drame familial), jouant à un jeu de cache-cache avec les codes de la continuité, se permettant sans crier gare des discordances bienvenues. D’où  cet engagement à se soumettre à des mouvements de flux et de reflux, de parallélismes et de juxtapositions. La bande-son elle-même alterne entre musique classique et jazz élaboré, transformant les diverses atmosphères.

Sur ce plan, Il n’est pas surprenant que le cinéaste entame le film dans un cimetière où un père ne pleure pas la mort de son fils, mais juge plutôt que cette éternelle absence sera pour lui une renaissance. Fable donc sur une philosophie de la vie et de la mort qui, dans cette séquence sublime, souligne avec une force implacable ce phénomène si souvent essentiel au cinéma : la distanciation.

Avec Un conte de Noël, Arnaud Desplechin signe une œuvre majeure où faisant sans doute face à ses propores démons, il impose la participation du spectateur, le poussant à voir de près l’objet filmé. Les plans ne sont plus de simple captations de gestes et de mouvements, mais suivent ici cette chère notion de la morale que les anciens tenants de la Nouvelle Vague avaient formulé avec tant de passion. Le cinéma de Desplechin justifie sa force et son originalité grâce son caractère cartésien, si proche d’un certain cinéma français, d’une logique parfois impitoyable qui suscite chez le specteur un étrange émerveillement de l’âme et de la pensée.

Intentionnellement, mais de façon rationnelle, le cinéaste embrouille les pistes, sillonnent les recoins de chaque scène, se permet des pirouettes dans la mise en situation, destabilise le regard, pousse avec force et conviction à voir autrement. Il faudra du temps avant que nous nous retrouvions dans cet arbre généalogique compliqué et qui se complique l’existence.

À la manière d’un conte, il était une fois Junon (la mère) et Abel (le père) et leurs deux enfants, Joseph, malade, en attente d’une greffe de moelle osseuse, et sa sœur Élizabeth, par malchance, non compatible.  Le couple décide d’avoir un troisième enfant. On l’appellera Henri, dans l’espoir bien entendu qu’il se substitue au premier qui finira par mourir. Et puis Ivan, un quatrième enfant, le mal-aimé, le rebelle, l’insoumis. Et puis un jour Junon apprend qu’elle est atteinte de leucémie et, à son tour, devra trouver un donneur dans sa famille.

Stratégie narrative qui donne l’occasion à Desplechin de résoudre les nombreux éléments d’un puzzle psycho-familial d’une étonnante force dramatique. Car ce qui ressemble à un film choral où le tout s’assemblerait dans une finale flamboyante ne l’est vraiment pas. Au contraire, Desplechin situe ses personnages dans des antres conflictuels, des états de déreliction fugitive d’où ils en sortent toutefois indemnes et sans doute enrichis.

Car est-ce vraiment, comme on dit, d’une famille dysfonctionnelle qu’il s’agit? Le cinéaste semble répondre par un non catégorique. Ce qu’il présente, se sont nos maladresses désavouées, nos imperfections inavouées, nos échanges violents à l’emporte-pièce, ces irrégularités émotives qui finissent par nous destabiliser, mais en même temps cette volonté instinctive de survie et de rapport à l’autre. Plus qu’un film sur la cellule familiale, il s’agit d’une fable sur l’altérité, sur ce qui nous différencie l’un de l’autre, mais qui également nous socialise l’un par rapport à l’autre.

Et puis, bien sûr, il y a ce qui par quoi se définit toute fiction : la faculté du cinéaste à capter les gestes, à saisir quelque chose de pur et de vrai sur le visage de tel ou tel personnage , comme cette séquence où Abel défend son fils au tribunal, ou encore lorsque Junon dialogue avec Henri, ce fils qu’elle n’a jamais aimé.

D’une écriture limpide et soignée, au même temps que vigoureuse et sincère, Un conte de Noël confime avec rigueur et intelligence la présence d’un grand auteur.

France 2008, 143 minutes – Réal. : Arnaud Desplechin – Scén. : Arnaud Desplechin, Emmanuel Bourdieu – Images : Éric Gautier – Mont. : Laurence Briaud – Mus. : Grégoire Hetzel – Son : Nicolas Cantin, Sylvain Malbrant – Dir. art. : Dan Bevan – Cost. : Nathalie Raoul – Int. : Catherine Deneuve (Junon), Jean-Paul Roussillon (Abel), Mathieu Amalric (Henri), Chiara Mastroianni (Sylvia), Emmanuelle Devos (Faunia), Anne Consigny (Élizabeth), Émile Berling (Paul), Melvil Poupaud (Ivan), Hippolyte Girardot (Claude), Sami Guesmi (Spatafora), Laurent Capelluto (Simon), Françoise Bertin (Roseaimée) – Prod. : Pascal Cacheteux – Dist. : Séville.

Texte : André Roy
24 Imges, no 138, p. 35
Parution : septembre 2008

LA VIE DES MORTS ET DES VIVANTS

Une histoire de famille encore une fois chez Arnaud Desplechin, avec ce sixième film qui est pour ainsi dire la suite de Rois et reine et de Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle); on y retrouve, entre autres, les mêmes noms de personnages (Paul, Sylvia, Vuillard...) et les mêmes acteurs (Catherine Deneuve, Mathieu Almaric, Emmanuelle Devos…). Une histoire de généalogie, de rapports parents-enfants, de frères-sœurs, mais, comme il avait été dit dans La vie des morts, moyen métrage de Desplechin et son premier film, qui, revu, peut-être considéré comme la matrice de toutes ses œuvres subséquentes, et de ce Conte de Noël tout particulièrement, une histoire de refondation familiale, de famille désunie que la maladie et la mort (toujours présentes chez ce cinéaste) ressoudent, non dans la joie et l’exultation, mais dans la souffrance, les rancœurs, la haine. Et conséquemment une histoire de deuil, de dette, d’oubli nécessaire. Donc de réconciliation, qui survient toute à la fin, presque inattendue, qu’on croyait impossible.

Comme toujours chez Desplechin, la mise en scène est la tentative de dénouer tous les fils tordus d’un récit complexe, débridé, rapide, comme au bord du vide. Le cinéaste continue ici de jouer sur la corde raide dans une fiction qui juxtapose de manière précise, à la fois analytique et saisissante, des fragments de vie, de sentiments, d’émotions d’êtres défaillants, dysfonctionnels, en crise, en sursis, revivant chacun à sa manière la vie d’un mort, Joseph.

Pour comprendre cela, quelques mots sur le récit. Il y a Abel (Jean-Paul Roussillon) et Junon (Catherine Deneuve) qui ont eu deux enfants, Joseph et Élizabeth. Atteint d'une maladie génétique rare, le petit Joseph doit recevoir une greffe de moelle osseuse. Comme Elizabeth (Anne Consigny) n'est pas compatible, ses parents ont conçu un troisième enfant, Henri (Mathieu Almaric), dans l'espoir de sauver Joseph. Mais Henri n’a pu lui non plus rien faire pour son frère — et Joseph est décédé à l'âge de sept ans. Après la naissance du dernier enfant, Ivan (Melvil Poupaud), la famille Vuillard s’est remise lentement de la mort du premier-né. Les années passent : Elizabeth est devenue écrivaine de théâtre à Paris, Henri fait des affaires avec des faillites et Ivan, tout juste sorti de l’adolescence, est le père de deux garçons. Un jour, Elizabeth, exaspérée par les abus de son frère, a « banni » Henri et lui a demandé de ne plus revoir la famille. Plus personne ne sait exactement pourquoi. Henri a disparu. On apprend, à l’occasion du rassemblement à l’occasion de Noël dans la maison familiale à Roubaix (ville de naissance de Desplechin, qu’on retrouve dans chacun de ses films), que des examens médicaux ont révélé que seuls deux membres de la famille sont compatibles pour sauver Junon, atteinte de la même maladie que le petit Joseph : Paul, le jeune fils d'Elizabeth, et Henri, qui déteste sa mère et que sa mère déteste.

Dans le vacarme, les cris, les joies et les pleurs, le drame empile ses dépôts de temps retrouvé (souvenirs, flash-back, présent) et ses niveaux de conscience et d’inconscience (on est comme dans une veillée aux morts, dans un rêve, dans une scène primitive, dans un trip hallucinogène). On est comme à la guerre : les obus tombent (les répliques méchantes n’arrêtent pas), il y a des gens blessés par l’orgueil, le ressentiment, la jalousie des autres, il y aura l’hôpital qui deviendra enfin le lieu du repos, de l’apaisement, de l’entente. De l’armistice, en quelque sorte. Rien n’a été facile jusqu’à la fin, et la mise en scène épousera étroitement, charnellement le magma obscur, difficile, amer de traumas et d’affects qui se formera et se durcira au fur et à mesure qu’avance la fiction. La dénudation de la douleur s’y fait brûlante, délirante, traduite diversement dans un élan fait de chutes et d’envolées, fusionnant confessions, apartés et saynètes théâtrales — qui ne sont pas sans rappeler Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman. Bergman, effectivement : nous sommes bien dans une histoire de fantômes, de charlatans, de revenants, de sang pur et impur (Henri est comme un fils illégitime), d’inceste ou presque (la transfusion du sang du fils à la mère). Une histoire qui se décompose et se recompose dans une tension acharnée, suppliciante. Un huis clos fratricide qui laisse aussi passer des moments d’assagissement, de tendresse, de délicatesse.

Tout est ici brutal et raffiné. Découpée en cinq chapitres, la narration coule aisément, emportée dans un flux souverain qui ne craint pas les ellipses et qui table sur les ruptures de ton. Par son mélange de psychodrame, d’hystérie et de burlesque, elle rend cette famille qui se retrouve (dans tous les sens du mot) tout à la fois misérable et splendide. De par sa construction vigilante et risquée, elle fait de chaque membre un spectre et un bouffon. De la maison de Roubaix, le royaume des morts-vivants. De Noël, plus un récit de résurrection que de naissance. Et du film, une œuvre d’une beauté aussi heurtée que rare.

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