Tout est parfait
de Yves-Christian Fournier

Premier coup de cœur de cette jeune année chez nos membres pour un film québécois, qui ouvre la 26e édition des Rendez-vous du cinéma québécois, après avoir eu sa première à la Berlinale

Texte : Philippe Gajan
24 Images, no 136, p. 55 (www.revue24images.com)
Parution : Février 2008

Tout est parfait d’Yves-Christian Fournier
Au pays de la douleur
par Philippe Gajan

Le premier long métrage de Yves-Christian Fournier, scénarisé par Guillaume Vigneault, est une belle surprise en ce début 2008. Sur un sujet aussi important et délicat que le suicide des adolescents, Tout est parfait, titre douloureux s’il en est au regard de ce sujet et de son traitement, avait tout pour se casser la gueule. À commencer par sa prémisse, l’histoire d’un survivant : ils étaient cinq copains, quatre se sont suicidés, reste Josh. L’histoire d’un pacte ? Une plaisanterie qui aurait mal tourné ?

Mais voilà, le jeune cinéaste ne se trompe pas de maîtres (Gus Van Sant, Larry Clark ou pourquoi pas la Sofia Coppola de The Virgin Suicides), les cite avec assurance tout en adoptant déjà une écriture personnelle et assurée.

Tout est parfait est un film résolument réaliste qui balaye du revers de la main autant l’anecdotique que le pensum socio-ou psycho-logique. Un film ambitieux au point de constamment refuser de se résoudre en une enquête sur un suicide collectif. Le cinéaste considère manifestement que le véritable sujet de son film va bien au-delà de l’événement, aussi impressionnant soit-il, et consiste en l’exposition d’un univers, ou plutôt de plusieurs univers.

Il y a celui d’avant l’événement, celui de Josh, celui de l’adolescence de cinq amis et de leur errance, de leurs amours, de leurs trahisons, de leurs aspirations, de leur rapport au monde, aux « skateparks » ou aux « partys » dans une banlieue industrielle dont l’anonymat est ici remarquablement bien rendu. Cet univers est introduit de manière très intelligente par les souvenirs du jeune homme qui semblent émaner des lieux parcourus tels des fantômes en lieu et place des traditionnels flash-back. Il y a, bien sûr, ce même univers qui a basculé, profondément bouleversé par l’événement, un monde démuni, dominé par l’impossibilité de comprendre et le sentiment d’impuissance. Et enfin, peut-être, la possibilité d’un « après ».

On pourra regretter les choix musicaux et les effets sonores souvent plus qu’approximatifs ou encore une finale au ralenti franchement décalée et inutile. Mais Tout est parfait est un film pudique, sobre et jamais complaisant. Un ton juste, des dialogues qui font souvent mouche, une caméra aussi précise qu’inventive et une distribution étonnante, le jeune Maxime Dumontier (Gaz bar blues) et Normand D’Amour en tête… Une bonne nouvelle dans le paysage cinématographique québécois.

Québec, 2007. Ré. : Yves-Christian Fournier. Scé. : Guillaume Vigneault. Ph. : Sara Mishara. Int. : Maxime Dumontier, Chloé Bourgeois, Maxime Bessette, Jean-Noël Raymond-Jetté, Niels Schneider, Sébastien Bergeron Carranza, Normand D’Amour, Anie Pascale. Dir. art. : David Pelletier. Mont. : Yvann Thibaudeau. Son : Michel Lecoufle, Olivier Calvert, Stéphane Bergeron. Mus. : Patrick Lavoie. Prod. : Nicole Robert pour Go Films. 117 minutes. Couleur. Dist. : Alliance Vivafilm.

Tout est parfait est le film d’ouverture des Rendez-vous du cinéma québécois et a été sélectionné à Berlin.

Texte : Kevin Laforest
Voir Montréal, p. 46
Parution : 14 février 2008

TOUT EST PARFAIT
Toujours vivant

Écrit par Guillaume Vigneault et réalisé par Yves-Christian Fournier, Tout est parfait marque l'arrivée de deux extraordinaires talents dans le monde du cinéma québécois.

Après le suicide de ses quatre meilleurs amis, Josh (Maxime Dumontier) se retrouve seul à faire face aux aléas de l'adolescence dans une banlieue industrielle anonyme. Peu réceptif aux tentatives insistantes de ses parents (Claude Legault et Marie Turgeon) et du psychologue de l'école (Pierre-Luc Brillant) de le faire s'ouvrir à eux, Josh trouve toutefois un certain réconfort dans les bras de sa camarade de classe Mia (Chloé Bourgeois)...

Malgré la lourdeur du sujet, Tout est parfait n'est pas assommant. Triste, certes, mais aussi lumineux, chaleureux... Vivant. Bref, Tout est parfait ne s'attarde pas tant à la mort qu'à la beauté, l'amour, l'espoir, toutes ces choses qui rendent inexplicable le fait qu'on puisse vouloir quitter ce monde. D'ailleurs, le film se refuse à tenter de mettre le doigt sur les motivations des suicidés, préférant s'attarder sur ce qui fait que la vie mérite d'être vécue, plutôt que le contraire.

En signant le scénario de Tout est parfait, Guillaume Vigneault s'inscrit dans une tradition de romanciers québécois s'étant essayés avec brio à écrire pour le cinéma, comme Michel Tremblay (Parlez-nous d'amour) ou Réjean Ducharme (Les Bons Débarras). Cette première tentative de l'auteur de Carnets de naufrage est particulièrement admirable pour la façon dont il réussit à rendre son écriture parfaitement cinématographique, les images prenant le dessus sur les envolées littéraires et les personnages se dessinant surtout à travers leurs actions.

Tout en subtilité, Vigneault et le réalisateur Yves-Christian Fournier parviennent à créer un univers complexe et authentique. Tout est parfait fait un usage remarquable des diverses possibilités du cinéma, tout en n'oubliant jamais d'ancrer la forme au fond, de s'assurer que le style ne prenne pas le dessus sur le propos. D'autre part, l'apport de la musique composée par Patrick Lavoie (et des pièces empruntées, entre autres, à Set Fire to Flames et Cat Power) est inestimable.

Mentionnons aussi la grande qualité de l'interprétation, surtout de la part des jeunes comédiens, notamment la touchante Chloé Bourgeois et, dans les rôles des suicidés, qu'on voit brièvement en flash-back, Niels Schneider, Jean-Noël Raymond Jetté, Maxime Bessette et Sébastien Bergeron Carranza. Enfin, Maxime Dumontier, dont le jeu intériorisé révèle un trop-plein d'émotions refoulées, est bouleversant. Tous contribuent à faire de Tout est parfait le meilleur film québécois depuis plusieurs années.

Texte : Helen Faradji
Arrête ton cinéma ! (arretetoncinema.blogspot.com)
Parution : 13 février 2008

On est sérieux quand on a 17 ans

Josh a 17 ans. Il vit dans une banlieue laide et anonyme, comme il en existe des milliers. Josh est un outsider mais avec ses 4 amis, il a créé un cocon. Où on peut traîner en fumant du pot et en bavassant de l’effet de la lumière sur les papillons. Où on peut faire du skate ou peindre des cyclopes sur des murs délabrés, juste parce que c’est cool. Où on peut se construire un univers sur lequel personne d’autre n’aura d’emprise. Josh et ses amis n’ont pas vraiment d’avenir, mais ça n’a pas d’importance. Jusqu’à ce matin où Josh découvre le corps sans vie d’un de ses amis, avant que l’on nous balance au visage la mort des 3 autres. Par suicide. Mais ça, Josh le savait déjà.

C’est par cette « découverte » que débute Tout est parfait, premier long d’Yves-Christian Fournier, scénarisé par Guillaume Vigneault. Sujet délicat, s’il en est. Le suicide adolescent : comment la société peut-elle y réagir? Y’a-t-il vraiment quelque chose à faire? Le film choisit l’option intelligente : regarder sans juger, observer sans souligner ce qu’il y a à en penser, scruter par touches impressionnistes sans s’alourdir de discours sociologiques et bien pensants. Non, Tout est parfait dit tout simplement l’impuissance. Ce n’est pas gai. Mais c’est lucide. Et surtout, c’est admirable et courageux.

C’est que Fournier connaît sa sainte trinité de l’adolescence au cinéma (Gus Van Sant-Sofia Coppola-Larry Clark) sur le bout des doigts. Les évidences n’ont pas leur place dans son film, remplacées par de beaux non-dits mis en valeur par des flash-backs fluides, des profondeurs de champ prenantes, des cadrages subtils. L’ambiance est là, la banlieue industrielle comme mouroir, les ados qui marmonnent et habitent l’espace de leurs corps lourds et maladroits (Maxime Dumontier en tête, impressionnant de charisme buté), les parents désemparés qui ne savent que faire de ces suicides en série (Normand D’Amour, en particulier, est bouleversant). La pudeur et la retenue sont là aussi, charriées par l’admirable travail d’écriture de Vigneault. On savait déjà que le garçon pouvait écrire. On découvre qu’il sait aussi écrire pour le cinéma.

Mais si les ombres des 3 grands planent sur Tout est parfait, elles n’empèsent rien. Elles sont là comme de bienveillants fantômes que le film écoute tout en construisant sa propre personnalité, son propre ton. Le paysage, les dialogues, la direction d’acteurs, tout dit un regard personnel et brillant, une vision de ce que peut et doit le cinéma. Alors, rien que pour ça, on fermera les yeux sur les choix musicaux qui déséquilibrent l’harmonie du tout, sur les quelques personnages secondaires inutiles, sur les effets sonores pompeux ou sur ce dernier plan au ralenti, interminable, absolument affreux. On oubliera parce que cela faisait longtemps qu’un film québécois ne nous avait pas autant fait confiance et n’avait pas été aussi audacieux.

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