Toi
de François Delisle

Il y avait un bon bout de temps qu’un film québécois n’avait pas autant divisé l’opinion de nos membres. C’est fait avec TOI, troisième long métrage de François Delisle, qui explore des terrains foulés, entre autres, par Chéreau et Pialat.

Texte : Juliette Ruer
24 iMAG (www.revue24images.com)
Parution : 30 août 2007

Toi

L’expérience n’est pas agréable, mais on peut en parler. TOI est le genre de film sur lequel il n’est pas déplaisant de discuter. Durant le visionnement, pas question d’analyse, on prend le seau d’eau en pleine face. On en sort emballé ou agacé. Le troisième long métrage de François Delisle (le bonheur est une chanson triste) est si âpre qu’il n’y a même pas de place pour un soupir.

En repensant au film, en regardant l’affiche aussi, très belle, on pense un peu à Michel Deville, à Pialat, dans les coins sombres de leur œuvre, et surtout au Zulawski des années 80. La force de TOI réside donc dans ce parti pris d’essentiel. Et là réside également sa faiblesse.

Voici le portrait d’une femme en quête d’absolu qui va sombrer. Une tragédie où le désespoir d’un individu entraîne son entourage dans sa chute. Maris, amant et enfant – et le spectateur dans une certaine mesure - sont dans l’œil du cyclone. Personne n’en sort indemne. Un portrait en noir et grège où les acteurs sont des purs sangs : Anne-Marie Cadieux qui semble souffrir à chaque inspiration, aspire la générosité de son amant (Marc Béland), déclenche la violence d’un époux calme (Laurent Lucas) et déroute un enfant. Tous impeccables et à cran. Seule une voix, anglaise, au bout du téléphone, semble ne rien craindre.

Pas de laisser-aller dans cette œuvre, on va au plus radical, dans le cadre et dans le montage; dans la chair, dans les affrontements, dans le langage gestuel, dans chaque vêtement, dans la couleur des murs comme dans les bruits de la ville, persistants comme un mal de tête. Les dialogues sont plats, le quotidien est oppressant, le sexe est triste. Bref, tout va mal.

Delisle ne filme pas le mal de vivre, mais ses symptômes. Le parti pris n’offre ici rien de nouveau dans l’angle, mais pousse si fort dans l’aridité que l’on ne voit plus que la carcasse. C’est le squelette du spleen, exagérément exposé, mis à nu, presque hyper réaliste, dans tous ses moindres ossements et sans rien de temporel. Ceux qui embarquent vont saisir l’humanité qui s’y accroche peut-être. Les autres n’y verront que du vide.

Texte : Rachel Haller
ICI
Parution : 30 août 2007

À corps et à cris

Première image : un couple s’arrache du plaisir dans un corps-à-corps brutal, animal. La lumière blanche, crue, découpe comme un scalpel la chair haletante et pourtant solitaire, La mesure est donnée. Toi ira loin dans son exploration de l’abysse humaine. Plus loin que beaucoup de ses pairs québécois. Et surtout sans concession aucune à la morale et au bon ton trop souvent de mise dans le septième art d’aujourd’hui. D’ailleurs, personne n’a le beau rôle ici. Le mari cocu (Laurent Lucas) perd les pédales. L’amant (Marc Béland) ne peut retenir l’épouse volage. Et elle (Anne-Marie Cadieux), elle s’abîme dans une quête de(s) sens parfaitement égotiste.

Chaque parcelle de son sexe offert avec frénésie tend à reconquérir l’unicité perdue. Mais elle s’égare toujours davantage. Chaque fois plus étrangère à elle-même et aux autres. Chaque fois plus loin de ce moi et de ce toi. De fait, à l’inverse de la protagoniste (aussi campée par Anne-Marie Cadieux) du précédent opus de François Delisle. Dans Le Bonheur, c’est une chanson triste, l’errance ramenait au plein, Là, elle résulte du vide. Un vide creusé par la violence des corps perdus. Un vide laissé en suspension. Car le réalisateur assume jusqu’au bout son refus d’embellir et de simplifier la complexité du rapport à soi et au monde.

D’ailleurs, ce coup de maître ne fait que confirmer l’audace et la singularité du regard augurées par Le Bonheur… La caméra se montre cette fois plus (trop ?) sage, mais l’on retrouve la même liberté de ton, la même acuité, en plus raffiné. Sans conteste, François Delisle est un grand. Espérons que lejury du FFM, où le film est présenté en compétition, saura reconnaître son talent tout comme celui du trio d’acteurs absolument époustouflant.

© AQCC 1999-2008