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Texte : Luc Chaput
Séquences, no 254, page 56
Parution : mai 2008
Taxi to the Dark Side
Un taxi roule sur une roule désertique d'Afghanistan. Le 1er décembre 2002, Dilawar, chauffeur d'un de ces taxis, est arrèté par des militaires afghans et transféré à la prison située sur l'aéroport militaire américain de Bagram. Cinq jours plus tard, il est mort. À partir de ce cas d'espèce, le réalisateur Alex Gibney mène une enquête systématique sur l'introduction de la torture dans les méthodes d'interrogation américaines, ce qui lui a permis de gagner le récent Oscar du long métrage documentaire.
Réalisateur du déjà remarqué Enron: The Smartest Guys in the Room qui décortiquait les manoeuvres qui ont permis de créer ce désastre financier, Alex Gibney a été aussi producteur exécutif du film récent No End in Sight et producteur et scénariste de Hitchens The Trials of Henry Kissinger d'après le livre de Christopher Hitchens, autres oeuvres qui montrent son intérêt pour les droits de la personne et sa propension à mener des enquêtes fouillées sur des sujets qui fàchent.
Le film est construit en chapitres qui se répondent mutuellement et qu'on pourrait comparer aux cercles concentriques de l'Enfer de la Divine Comédie de Dante. À partir des reportages de deux journalistes du New York Times, Tim Golden et Carlotta Gall, le cinéaste, en interviewant des soldats accusés de la mort de Dilawar et un co-détenu sur des images inédites des conditions de détention, dépeint vers quels retranchements psychologiques et physiques les brutales méthodes d'interrogation pouvaient mener. Il met plus tard en pièces l'idée selon laquelle ces actions étaient le fait de quelques pommes pourries " few bad apples" pour reprendre l'expression maintes fois répétée par la hiérarchie. En interviewant des spécialistes de l'histoire de la torture et des membres de l'administration judiciaire américaine et leur accolant des images d'archives significatives sur les recherches universitaires sur la privation sensorielle (sensory deprivation), il remonte la chaîne de commandement jusqu' à au moins le vice-président Dick Cheney et son intervention à «Meet the Press» de NBC où il employa le terme de "Dark Side" 1 ( côté sombre) qui fait partie du titre. Cheney y annonce que les militaires et services secrets américains prendront tous les moyens pour poursuivre, capturer et punir les coupables.
Enquête policière, le film est aussi un remarquable exposé sur la nécessité pour le haut-commandement militaire d'émettre des ordres précis sur la pratique à suivre concernant les prisonniers, Sinon il pourrait être eux-mêmes être accusés de manquement au devoir. Certains juristes du gouvernement, tels Alberto Mora 2, ont rapidement protesté contre l'interprétation très large des pouvoirs réservés à l'exécutif par la Constitution en temps de guerre qui risquait de cautionner ces abus. De plus des témoignages d'interrogateurs spécialisés tels Jack Cloonan et le père du réalisateur montrent l'inutilité de la torture et les dangers de faux témoignages qu'elle peut souvent susciter 3. En alternant images d'archives, renseignements statistiques et entrevues avec des témoins ou acteurs des diverses étapes de ce processus décisionnel qui a mené à des actes répréhensibles menés par des soldats au nom de la défense de la liberté, le film, malgré l'emploi d'une musique insistante, est un puissant appel à la vigilance en faveur des droits de la personne
À la fin, un taxi roule sur une roule désertique d'Afghanistan puis roule dans Washington et passe devant les monuments et édifices de cette ville où sont prises des décisions qui ont un impact direct sur la vie de quidams éloignés.
1- Cet emploi de Dark side a mené de plus en plus de commentateurs et bloggeurs américains à utiliser le surnom de «Darth Cheney» en référence au personnage emblématique de Darth Vader dans Star Wars, pour décrire l'influence du vice-président sur la politique américaine.
2- Sur ce sujet plus précis: le livre récent Bush's Law :The Remaking of American Justice d' Eric Lichtblau et l'article Memo: Laws Didn't Apply to Interrogators de Dan Eggen et Josh White
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2008/04/01/AR2008040102213_pf.html
3- Au cinéma, on le voit bien dans des films de fiction réaliste tels L'Aveu, Le Nom de la Rose ou The Crucible.
États-Unis, 2007, 106 minutes – Réal.: Alex Gibney – Scén.. : Alex Gibney – Images : Maryse Alberti, Greg Andracke – Mont. : Sloane Klevin – Mus. : Ivor Guest, Robert Logan – Son : Felix Andrew, Margaret Crimmins, Greg Smith – Avec : Dilawar, Moazzam Begg, Willie Brand, Jack Cloonan, Damien Corsetti, Ken Davis, Carlotta Gall, Tim Golden, Scott Horton, Tony Lagouranis, Carl Levin, Alfred McCoy, Alberto Mora, Anthony Morden, Glendale Walls, Lawrence Wilkerson, Tim Wilner, John Yoo – Narr. : Alex Gibney – Prod.: Alex Gibney, Eva Orner, Susannah Shipman – Dist. : Séville. |