Soie
de François Girard

Adapté d’un roman fétiche, l’un des films « québécois » les plus attendus de l’année, par un cinéaste qui s’est fait rare aux cours des dix dernières années, suscite des critiques non consensuelles. Retour réussi ou non ?

Texte : Rachel Haller
24iMAG (www.revue24images.com)
Parution : 20 septembre 2007

SOIE
Le ver est dans le fruit

Chez François Girard, budget et qualité font décidément mauvais ménage. Las! On se voit une nouvelle fois contraint à l’éloge de la pauvreté alors que le 7e art crie trop souvent famine. Mais le constat est là. Depuis 32 films brefs sur Glenn Gould, le seul réalisateur québécois à avoir vraiment les pieds au chaud (vive la coproduction!) descend à chaque fois plus bas sur l’échelle du talent pour remonter plus haut sur celle du financement.

Du docu-fiction inventif et rondement mené, il a glissé vers la saga tire-larmes mais joliment filmée et mise en musique (Le Violon rouge) pour plonger avec Soie dans le mélodrame sans bouée. Car cette fois, ni l’image, ni la bande-son ne parent la submersion. A part quelques beaux plans de plaines glacées, de montagnes enneigées et de fumerolles sur peau dénudée, son film patine sur une surface plane et molle. Des éclairages souvent maladroits, des couleurs parfois inutilement saturées et des cadrages résolument sans histoire. Quant à la musique, tout de même sa spécialité, elle enfile des perles de mélasse.

Pourtant, il y avait matière à époustoufler. Sa besace pleine de millions lui a permis, entre autres, de parcourir le Japon. Or, il en livre la pâle carte postale d’un village reconstitué semble-t-il dans les Rocky Mountains. Pourquoi alors aller si loin? Pour dire, dans la veine world cinema, puisque l’ambition est là, Pan Nalin (Samsara) et Eric Valli (Himalaya, l’enfance d’un chef) ont su autrement nous faire rêver. Sans parler du magnifique Dolls de Kitano, mais là on touche à un autre registre. Et pour parachever le tableau, Michael Pitt et Keira Knightley prennent leur bouche en cœur comme une preuve ultime de talent.

Mais, plus décevant encore, François Girard trépasse à l’épreuve de l’adaptation, celle du roman éponyme d’Alessandro Baricco. Roman trop célèbre pour éviter au réalisateur la comparaison serrée. Sans même s’aventurer dans le débat sur la transposition de la matière-mot, de l’entité-littérature (Girard n’est pas Bresson, on le sait), on ne peut que constater l’échec. Contrairement à Catherine Breillat ou Pascale Ferran, pour prendre des exemples récents, il ne parvient pas même à révéler l’essence de l’œuvre. De la légèreté poétique, de l’ellipse émotionnelle, de la sensualité en creux du texte original ne subsistent rien. La substance aérienne a disparu sous les coups de boutoir du mélodrame, l’explication (et la réexplication) l’a emporté sur la suggestion et a ravi du même coup le sens caché. La nostalgie de l’ailleurs, de l’inaccessible est devenue la complainte à une voix de l’amant partagé. Pourtant, François Girard connaît bien la langue et l’œuvre de l’écrivain puisqu’il a aussi mis en scène au théâtre Novecento. Reste à espérer qu’il a davantage brillé sur les planches qu’il ne le fait maintenant à l’écran!

Texte : Kevin Laforest 
Voir Montréal, page 64
Parution : 20 septembre 2007

Silk
Jusqu'au bout du monde

Silk marque le grand retour de François Girard au septième art. Entretien avec le plus international des cinéastes québécois.

Dans le documentaire François Girard en trois actes, de Mathieu Roy, Martin Scorsese avance que la musicalité est ce qui définit le plus le cinéma de François Girard. Ceci est évident dans Thirty-Two Short Films About Glenn Gould et Le Violon rouge, mais aussi dans Silk qui, bien que le sujet ne soit pas musical, semble construit comme une partition, avec des refrains et des mélodies qui reviennent. "En fait, précise Girard, ça vient du livre, qui est écrit par quelqu'un d'éminemment musical. Alessandro Baricco, c'est d'abord un critique de musique à La Repubblica. Novecento [ndlr: une pièce de Baricco que Girard a montée au Quat'Sous en 2001] est le texte sur la musique le plus vrai que j'aie lu. Et dans Silk, il y a beaucoup de motifs circulaires, de répétitions, de récurrences. La structure, la pensée est musicale. Peut-être que c'est une des raisons pour lesquelles je suis attiré vers le travail de Baricco, ça a sûrement à voir avec la musique, on se rejoint là-dedans."

Vers 1860, Hervé Joncour (Michael Pitt), qui vit une existence paisible auprès de sa bien-aimée Hélène (Keira Knightley), est contraint de la quitter pour aller acheter des oeufs de ver à soie au Japon, où il tombe sous le charme d'une mystérieuse concubine (Sei Ashina). Voilà les grandes lignes du roman de Baricco, dont un des éléments les plus distinctifs est certainement la concision de la prose, où les images simples et fortes prédominent sur les longues descriptions. Girard estime que ceci fait du livre un naturel cinématographique, qui se prête très bien à l'adaptation: "La beauté de l'histoire, c'est qu'elle a exactement la densité d'un film. Normalement, il faut déchirer la moitié des pages."

QUÊTE D'AMOUR

Plus qu'un drame romantique, Silk est une série de longs périples qui amènent Joncour à se rendre au bout du monde, dans un pays auquel très peu d'étrangers ont accès. C'est cette découverte d'une autre culture qui a le plus touché Girard dans l'oeuvre de Baricco: "Cette curiosité et cette ouverture sur la différence, c'est quelque chose qui m'est cher. On est en manque de ça dans le monde d'aujourd'hui et, thématiquement, c'est ce qui m'a attiré et que j'ai envie de propager. Avec toutes les technologies et les possibilités qu'on a aujourd'hui, on trouve encore le moyen de fermer les frontières, de se renfermer dans des zones closes et d'ériger des murs entre les cultures. C'est un truc qui me préoccupe beaucoup."

Le cinéaste était tout de même intéressé par l'histoire d'amour, qu'il considère universelle: "C'est une quête d'amour qui est vraie, qui est sincère, mais qui est distraite par une obsession. Même les plus grands amoureux du monde auront toujours ces distractions, une image fuyante, furtive, qui te prend la tête..." La tentation d'aller voir ailleurs est au coeur de Silk, mais Girard a aussi voulu développer la relation entre Hervé et son épouse: "Un des problèmes dans le livre, on en parlait avec Alessandro, c'est qu'Hélène n'a pas de scènes, c'est un personnage abstrait. Il fallait lui inventer un personnage, alors le jardin d'Hervé est devenu le jardin d'Hélène, puis on en a fait l'enseignante de l'école du village, pour qu'elle ne soit pas que cette femme qui attend son mari sans rien dire, sans rien faire."

ÉLOGE DE LA CONTEMPLATION

Silk est un film plus impressionniste qu'anecdotique, et c'est la succession de tableaux beaux à couper le souffle (le directeur photo Alain Dostie mérite toutes les accolades imaginables), plus que le détail du récit, qui nous émeut. Selon Girard, c'est la personnalité même de Joncour qui a dicté la forme qu'a prise le film: "Hervé, c'est un personnage contemplatif, et on regarde le monde à travers ses yeux. Ça vient définir énormément de choses parce que c'est lui qu'on suit, c'est son rythme qu'on emprunte. C'est un aspect délicat du film. On vit dans un monde où le cinéma rapide domine, on est dans une époque de compression, de choc. Ce film-là est peut-être un peu en contrepoint..."

Le film de Girard se refuse en effet à la dictature du montage frénétique style vidéoclip, embrassant plutôt une certaine langueur. Le récit est pourtant très dense, relatant de nombreux voyages et racontant une histoire qui s'étale sur plusieurs années, mais les déplacements et le passage du temps se font de façon naturelle, comme le va-et-vient de la respiration.

Par sa nature ouverte, Silk se prête à différentes interprétations, Girard laissant beaucoup de place à l'imagination du spectateur. "Le spectateur est le seul artiste véritablement libre, parce qu'il n'est pas dans la contrainte de la logistique. Il est en situation pure de création: il est assis dans une salle, il a les oreilles et les yeux tendus vers quelque chose qu'on lui suggère, et c'est lui qui peut finir le travail. Je crois beaucoup en l'intelligence du spectateur. Il y a ceux qui imposent une pensée et qui dirigent l'émotion. Bien qu'il ait un grand talent, Spielberg en serait le prototype. Le génie de Spielberg, c'est le génie de Spielberg, le spectateur est passif. Alors que ce qui m'intéresse, c'est de faire de la place à la lecture du spectateur", conclut le cinéaste.

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