Le Ring
d'Anaïs Barbeau-Lavalette

À l’aube des 10es Rencontres internationales du documentaire de Montréal sort un petit film de fiction québécois qui se réclame du cinéma du réel, un peu à la façon des frères Dardenne.

Texte : Kevin Laforest 
Voir Montréal, p. 64
Parution : 25 octobre 2007

Le battant

Dans Le Ring, un gamin roule sa bosse tant bien que mal dans Hochelaga-Maisonneuve. Entretien avec la réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette.

Jessy (Maxime Desjardins-Tremblay), un garçon de 12 ans d'Hochelaga-Maisonneuve, grandit un peu tout croche, pris entre un père alcoolique (Stéphane Demers), une mère prostituée (Suzanne Lemoine) et un frère revendeur de dope (Maxime Dumontier). Malgré tout, Jessy fonce dans la vie, se défoulant en allant voir les matchs de lutte amateur du vendredi soir et en rêvant de devenir lui-même lutteur un jour.

Le Ring est le premier long métrage de fiction d'Anaïs Barbeau-Lavalette, une diplômée de l'INIS ayant jusqu'à maintenant surtout tourné des documentaires, notamment Si j'avais un chapeau, mettant en scène des enfants du Québec, de l'Inde, de la Tanzanie et de la Palestine. "Comme Le Ring, explique-t-elle, mes documentaires ont toujours été ancrés dans le social. En fait, mon premier moteur est davantage social qu'artistique. Ma première urgence est de me sentir utile, de participer au monde. Puis l'outil que j'ai choisi, ou qui m'est peut-être un peu tombé dessus, c'est la caméra."

Ainsi, la motivation principale de Barbeau-Lavalette à faire Le Ring était de conscientiser les gens aux problèmes qu'elle observe depuis des années dans Hochelaga-Maisonneuve, où elle travaille avec le docteur Julien auprès des enfants en difficulté: "Ça m'a pris des années à faire des films dans plusieurs pays, autant avec des sidéens de Soweto qu'avec les enfants de la rue de São Paulo, pour me rendre compte qu'il y avait de la misère ici aussi. C'est moins spectaculaire, mais ce n'est pas moins dramatique. Des enfants qui ne mangent pas, qui n'ont aucun support, dont la famille vole en éclats et qui sont exclus de tout, ça ne devrait pas exister. Le désir de faire un film dans Hochelaga-Maisonneuve, c'est pour montrer que ça se passe à côté de nous, pas à l'autre bout du monde. J'aimerais que les gens, une fois qu'ils auront connu Jessy, aient envie d'aller dans le quartier, de rencontrer des enfants comme lui et de faire quelque chose avec eux."

LE PIÈGE DU MISÉRABILISME

Un des défis dans la réalisation d'un film comme Le Ring, c'est de montrer la misère sans sombrer dans le misérabilisme. Un défi admirablement relevé par Barbeau-Lavalette, qui parvient à montrer le malheur franchement sans pour autant devenir alarmiste: "Je me sens habilitée à parler de cette réalité-là parce que je la connais, affirme-t-elle avec conviction, et je peux vous dire que, malheureusement, tout ça existe. C'est peut-être difficile à avaler, mais je ne voulais pas non plus l'atténuer pour que ce soit plus facile à digérer. On n'a pas nécessairement le goût d'y être confronté, mais c'est ça qui se passe."

Afin de contourner le piège du misérabilisme, la fille de la cinéaste Manon Barbeau et du directeur photo Philippe Lavalette (qui a d'ailleurs fait les images du Ring) centre son film sur un protagoniste qui, en dépit de tout ce qu'il a sur les épaules, ne désespère pas: "Jessy, c'est la lumière du film. J'espère qu'on retient ça aussi, que ce petit gars-là, c'est un battant et qu'il va s'en sortir. C'est un résilient incarné, il porte cette force-là en lui. Il y en a beaucoup des petits battants de même, j'en ai rencontré plein."

LA DESCENTE DU COUDE

On comprend que le vrai ring auquel fait allusion le titre est le quartier dans lequel Jessy mène un combat de tous les jours, mais la lutte n'a pas qu'un rôle symbolique. Dans le film comme dans la réalité, c'est véritablement une passion pour beaucoup de gens, notamment Maxime Desjardins-Tremblay, l'extraordinaire jeune comédien interprétant Jessy: "J'ai trouvé Maxime en tournant un documentaire dans Hochelaga, se rappelle la réalisatrice. On est allé filmer un match de lutte et, dans la foule, il y avait un petit gars qui gueulait plus fort que tout le monde: c'était Maxime. On l'a retracé, et on l'a fait venir en audition. Maxime n'avait jamais joué, mais il avait quelque chose d'hyper-naturel et il connaissait cet univers, ce qui est un gros plus. Il a aussi une intelligence émotive assez hallucinante."

Tout aussi naturelle que l'interprétation, la mise en scène de Barbeau-Lavalette évite l'esbroufe au profit d'un fort souci de réalisme: "Mon parcours documentaire y est pour quelque chose, c'est sûr, mais c'est aussi un cinéma qui me ressemble. Je me sens à ma place dans cette approche-là, je le sens en tournant, c'est comme un souffle instinctif. Et puis, esthétiser Hochelaga, je n'aurais pas pu... Mais en même temps, il y a des endroits que je trouve magnifiques et que j'ai eu envie de montrer. J'espère qu'Hochelaga peut naître sous un autre regard à travers le film", conclut-elle.

Pour aider les enfants en difficulté:
www.aed-hm.org
www.dansmabulle.org

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