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Texte : Élie Castiel
Séquences no 252, pp. 38-39
Parution : janvier-février 2008
La Question humaine
Nuit et brouillard
À la première vision, le nouveau film de Nicolas Klotz produit un effet choc. Identification par la mise en scène d’une situation, en apparence tristement ordinaire. Mais l’angoisse survient petit à petit, s’incruste à l’action, propageant des idées sur le monde d’aujourd’hui qui rappellent que rien n’a changé depuis des décennies. Et d’un coup, l’impact émotionnel créé chez le spectateur ne fait que valider l’importance de ce film-thèse d’une importance capitale, œuvre essentielle qui manifeste jusqu’au plus haut point son atrribut purement intellectuel, évitant tout sensationnalisme de mauvais goût ou succombant à un moralisme de mauvais aloi.
Et à mesure qu’avance cette enquête sur le mensonge de la parole, son pouvoir d’annihilation, ses effets pervers, et surtout et avant tout, rappelant sans cesse comment notre société actuelle s’accomode de son amnésie répressive et des horreurs de l’histoire, c’est alors à ce moment que nous comprenons l’importance vitale d’un tel projet, véritable proposition rationnelle de la part d’un cinéaste et d’une scénariste qui remettent en question avec courage et détermination l’organisation même de la société. Sur ce point, La Question humaine est un film politique et historique d’une valeur inestimable, essentiel, intentionnellement accusateur d’un certain laxisme qui donne tous les droits aux plus puissants. En quelque sorte, un document terre à terre sur le monde d’aujourd’hui.
De quoi s’agit-il ? Psychologue d’entreprise dans une grande firme pétrochimique franco-allemande, Simon prépare avec une acuité sans bornes et un pragmatisme irréfléchi de multiples licenciements et des restructurations. Tout se passe ordinairement comme dans toute grande organisation d’aujourd’hui qui se respecte. Un jour, son chef lui demande d’enquêter discrètement sur un des directeurs, l’Allemand Mathias Jüst, qui depuis quelque temps, donne des signes de dépression. Simon le rencontre et se rend vite compte qu’il s’agit d’un homme détruit, hanté par l’histoire de son père, un officier SS qui a ordonné la déportation d’enfants juifs.
Le film est avant tout un travail éloquent et cérébral sur la mise en scène, sur son fonctionnement, sa construction, ses intermittences et ses transitions, et surtout sur sa validation dans le processus de création cinématographique. Il y a tout d’abord une longue description, à la fois glaciale et captivante, de la mécanique d’une grande entreprise contemporaine : jeunes cadres aux ambitions démesurées, anciens chefs dont la corruption est devenue monnaie courante et style de vie, ceux que l’on jette dehors sans crier gare. Ceux qui restent, les obéissants (et les plus jeunes) apprennent en ces hauts-lieux l’art de la compétition et du comportement manipulateur.
Et il y a aussi un environnement : un univers suffisamment froid pou aliéner le plus commun des mortels que Klotz présente dans un style architectural qui rappelle constamment les camps de la mort. Sur ce point, le générique du début demeure d’une évocation remarquable et restera pendant longtemps gravée dans notre mémoire. Long panoramique traversant un mur métaphorique où des numéros apparaissent pour confronter notre esprit, pour nous pousser à réfléchir, pour nous sortir de notre torpeur aussi bien dérangeante que démentielle.
Dans cet univers de grande entreprise, il faut éliminer les contre-productifs, les flemmards. Il faut revaloriser le culte du travail, redorer le blason de l’ambition, de la réussite à tout prix. Il faut surtout refuser aux travailleurs immigrants, ceux qui ne sont pas comme nous, de s’intégrer ou de s’assimiler. Ce qui reste alors dans cet espace rude et agressif, ce sont des corps d’hommes et de femmes en costumes sombres. Ils s’épient, s’agressent et se déchirent. Chacun veut réussir même si c’est pour finir par participer aux actions infames d’un univers qui cache sa violence et son mépris du facteur humain.
Et il y a aussi et surtout Simon, deux hommes en un. Tout d’abord le technicien, le super-performant, l’éliminateur de postes, l’applicateur de solutions aussi rationnelles que radicales et efficaces. Celui par qui le malheur arrive. C’est là le Simon de jour : maîtrise du corps et du geste, rigide, faisant attention aux mots et aux paroles posées. Et puis, il y a le Simon de la nuit, celui qui décompresse, séduit, se défonce pour mieux organiser les lendemains qui déchantent.
Le film tourne autour de ce personnage, élément-clé de l’intrigue, celui par qui va se clore cette investigation sur la société actuelle. En soldat obéissant aux ordres, Simon va pourtant réagir lorsqu’il reçoit une note transmise par un informateur mystérieux. Il s’agit d’un document datant de 1942 où des ingénieurs expliquent la façon dont on peut améliorer le rendement : ils suggèrent qu’on se débarrasse des sureffectifs en les gazant dans un camion. C’est dès ce moment que Simon comprend l’importance de ses gestes et de son comportement. C’est dès ce moment aussi qu’il prend le dessus sur le démon qui l’assaille. Car en fin de compte, Simon va faire le lien inévitable entre son comportement aux tendances morbides, voire même fascistes, et la façon dont les chefs des grandes entreprises d’aujourd’hui, les pionniers d’un libéralisme corporatif aliénant récupèrent les mots des idéologues de la Shoah. C’est-à-dire : planification, marchandise, épuration, élimination. Dans le rôle de Simon, Mathieu Amalric passe d’un registre à l’autre avec une décontraction inépuisable, participant ainsi à une gestuelle du corps inusitée, manipulant visage, jambe, visage au gré des situations. Sans aucun doute, un des plus grands talents masculins du cinéma de l’Hexagone.
Comme par magie, Klotz procède à la construction d’une mise en scène qui se permet de nombreuses variations à la fois narratives et formelles : rave endiablée ou les corps s’affrontent selon un mécanisme de survie, presque dix minutes de flamenco a capella offrant une pause avant de voir ce qui nous attend, transition entre le plan fixe et la caméra à l’épaule, jeu d’ombres et de lumière, véritable hommage à l’expressionisme allemand. Il y aussi un procédé remarquable dans le dialogue. Mots qu’on prononce pour voir se réaliser la nécessité d’obéir, de se résigner. En fin de compte, de soumettre au diable son âme inutile.
Dans Comment je vois le monde, Albert Einstein déclare que « Le sort de l’humanité en général sera celui qu’elle méritera.» En ce qui a trait au film, quelle est alors cette question humaine ? D’une part la remise en question que s’impose Simon après un travail d’introspection, et ensuite les interrogations qui surgissent dans la tête des spectateurs. Car il n’est pas ici question d’attribuer à la Shoah un caractère contemporain, mais plutôt de percevoir des possibilités de résugence, des projections non souhaitées de ce qui peut arriver si nous ne prêtons pas attention. En somme, la grande question humaine est celle qui nous fait réfléchir sur notre propre condition.
Adapté d’un roman de François Emmanuel, le film de Nicolas Klotz peut désorienter certains spectacteurs à cause de son apparence intellectuelle, mais force est de souligner son importance pour chacun de nous. C’est ainsi que La Question humaine est hanté par des anatomies fortement serrées, des corps faits pour nourrir la machine corporative, organisationnelle, intransigeante et inhumaine. On sort de la projection à la fois blessé et enrichi, désorienté et ressaisi, hanté par la peur de la réalité et prêt à livrer bataille contre la république de l’indolence, du statu quo régressif et du pouvoir fasciste de l’annihilation. Un film d’une grande actualité, incisif, percutant et d’une grande rigueur intellectuelle.
France 2007, 143 minutes – Réal. : Nicolas Klotz – Scén. : Elisabeth Perceval, d’après le roman de François Emmanuel – Images : Josée Deshaies – Mont. : Rose-Marie Lausson – Mus. : Syd Matters – Son : Brigitte Taillandier – Dir. art. : Antoine Platteau – Déc. : Romain Scavazza – Cost. : Dorothée Guiraud – Int. : Mathieu Amalric (Simon), Michael Lonsdale (Mathias Jüst), Edith Scob (Lucy Jüst), Lou Castel (Arie Neumann), Jean-Pierre Kalfon (Karl Rose), Valérie Dréville (Lynn Sanderson), Laetitia Spigarelli (Louisa), Delphine Chuillot (Isabelle), Nicolas Maury (Tavera), Rémy Carpentier (Jacques Paolini) – Prod. : Sophie Dulac, Michel Zana – Dist. : K-Films Amérique.
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Texte : André Lavoie
Le Devoir
Parution : 12 janvier 2008
L'âme noire du capitalisme
La Question humaine
Réalisation: Nicolas Klotz. Scénario: Elisabeth Perceval, d'après le roman de François Emmanuel. Avec Mathieu Amalric, Michael Lonsdale, Jean-Pierre Kalfon, Lou Castel. Image: Josée Deshaies. Montage: Rose-Marie Lausson. Musique: Syd matters. France, 2007, 140 min.
Pas un individu, et encore moins un pays, n'échappe à son passé. Celui-ci, comme on dit, finit toujours par le rattraper. Et s'il semble se dissiper dans l'agitation du temps présent, dans le brouillard de l'ignorance amnésique, quelqu'un quelque part finira par le déterrer, prouvant parfois sa cruelle actualité.
C'est l'un des nombreux enjeux moraux esquissés dans La Question humaine, un film de Nicolas Klotz qui doit beaucoup à la plume exigeante de sa scénariste Elisabeth Perceval, s'inspirant ici d'un roman de François Emmanuel. Il pourrait s'agir d'un regard clinique sur les vicissitudes du travail, sur le caractère impitoyable du fonctionnement des multinationales ou encore sur l'aliénation de ces jeunes cadres dynamiques dont la dévotion pour le capitalisme frise l'intégrisme religieux. La Question humaine traite bien sûr de toutes ces questions, mais une seule traverse le film de part en part: et si le nazisme n'était pas une parenthèse de l'histoire mais l'une des tentacules d'un système économique qui continue, sous des formes policées, à broyer ceux qu'il juge indésirables ou faibles?
Simon (Mathieu Amalric dans une autre interprétation éblouissante), psychologue au sein d'une filière française d'une compagnie allemande, est fier d'avoir géré efficacement le licenciement massif de plus de 1000 employés (il préfère le terme «unités»). Ce succès lui vaut l'intérêt d'un de ses supérieurs, Karl Rose (Jean-Pierre Kalfon), qui l'invite à enquêter discrètement sur l'état de santé mentale du grand patron, Mathias Jüst (Michael Lonsdale, émouvant et énigmatique). Celui-ci, dont le comportement erratique suscite des doutes légitimes, découvre la mission de Simon, lui confiant les idées politiques douteuses de l'homme qui veut sa chute ainsi qu'une partie des tourments qui l'assaillent: victime d'un chantage, on veut dévoiler l'implication de son père, un ingénieur, au sein de la machine nazie dans la France occupée. Ses révélations égratignent la carapace d'assurance de Simon, qui comprend, avec effroi, que les choses n'ont pas tellement changé depuis 60 ans, que sa froideur technocratique n'est pas si différente de celle des tortionnaires qui agissaient au nom de la pureté de la race allemande.
Ces révélations ne sont jamais livrées de manière proprement spectaculaire. Optant pour une approche rigoureuse et ascétique, Nicolas Klotz décrypte avec un soin méticuleux la personnalité torturée de Simon et la façon dont l'histoire finit par contaminer son âme aseptisée. Et elle contraste rarement avec les décors dans lesquels évoluent les personnages, sans âme ni personnalité, souvent réduits à leur stricte fonction utilitaire, comme si la créativité des individus se devait d'être étouffée par souci de productivité.
Même si ce parti pris d'exigence amène son lot de scènes contemplatives d'une durée quelque peu excessive, il évite toute forme de schématisme à l'égard d'un sujet complexe, qu'il ne faut jamais réduire à un complot paranoïaque. Il n'est pas ici question de voir comment le nazisme porte de nouveaux habits, mais de montrer que les obsessions économiques de notre époque sont contaminées par des règles et des valeurs qui autrefois justifiaient l'innommable. Aujourd'hui, l'immoralité de l'efficacité à tout prix s'est transformée sous d'autres symboles, d'autres drapeaux, d'autres acronymes... La Question humaine révèle surtout que les fantômes du passé ne s'habillent pas que de blanc.
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Texte : Jean Beaulieu
Médiafilm.ca
Parution : 11 janvier 2008
«LA QUESTION HUMAINE»
Fr. 2007. Drame social de Nicolas Klotz avec Mathieu Amalric, Michael Lonsdale, Jean-Pierre Kalfon, Laetitia Spigarelli, Valérie Dréville, Édith Scob, Delphine Chuillot, Nicolas Maury, Lou Castel. 140 min.
Simon, un psychologue industriel spécialisé dans les restructurations d'entreprise, se voit confier la tâche d’enquêter discrètement sur l'état de santé mentale d'un des dirigeants de la multinationale pétrochimique allemande qui l'emploie. Refusant de trop se mouiller, le jeune cadre, aussi sérieux dans son travail qu’instable dans sa vie intime, aborde le patron en prétextant vouloir reformer l’orchestre des employés de l’entreprise dont ce dernier, passionné de musique, faisait autrefois partie. Des révélations troublantes sur le passé des deux cadres supérieurs, alimentées notamment par de curieuses lettres anonymes, le forcent toutefois à se remettre en question.
Après avoir traité des sans-abri et des sans-papiers dans PARIA et LA BLESSURE (inédits au Québec), Nicolas Klotz et sa scénariste attitrée élargissent le spectre de leur réflexion sociale en s'attaquant cette fois aux bonzes des grandes entreprises et à leurs lieutenants. Adaptant le roman éponyme de François Emmanuel, les auteurs font habilement basculer le récit du parcours personnel d'un jeune loup des ressources humaines vers une critique en règle de l'ultralibéralisme économique. S'ensuit une démonstration magistrale sur la façon dont le passé peut contaminer le présent, au moyen notamment d'euphémismes langagiers qui forcent des parallèles confondants entre la culture d’entreprise contemporaine et la culture nazie. À partir d'un terreau pourtant peu cinématographique (le huis-clos des bureaux), et usant d’intermèdes musicaux qui font digression, le cinéaste tisse implacablement sa toile, par le biais d'une mise en scène des plus dépouillées. Le troublant Mathieu Almalric se fond dans une distribution admirable.
Cote Médiadilm : 3 (très bon)
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