Une nouvelle vague québécoise ?

Avec l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs (les Denis Côté, Maxime Giroux, Rafaël Ouellet, Simon Lavoie, Stéphane Lafleur, etc.), le cinéma d’ici est-il en train de former un mouvement, qu’on pourrait appeler « Nouvelle Vague québécoise » ? À l’occasion d’un 5 à 7 tenu dans le cadre des Rendez-vous du cinéna québécois (RVCQ), une bonne discussion a eu lieu entre plusieurs chantres de cette nouvelle génération de cinéastes. Compte rendu et opinion.

Texte : Helen Faradji
24 iMAG (www.revue24images.com)
Parution : 28 février 2009

NOUVELLE VAGUE 2.0 ?

La formule est éprouvée : plusieurs intervenants du milieu sont réunis devant un public, une animatrice mène la ronde et parfois, quand la chance nous sourit, un vrai débat naît. Fantastique « produit plus » des Rendez-Vous du Cinéma Québécois, les 5à7 restent encore cette année aussi courus que pertinents.

Mardi soir, l’événement était d’ailleurs particulièrement attendu. Regroupant la crème de la crème (ou presque) du jeune cinéma d’ici (Stéphane Lafleur, Rafaël Ouellet, Maxime Giroux, Denis Côté, Simon Lavoie, Henry Bernadet, Myriam Verreault et Anaïs Barbeau-Lavalette), la soirée se plaçait crânement sous le thème : Nouvelle vague Québécoise?

Si tous les cinéastes présents ont refusé d’emblée, et avec raison, l’étiquette, - Stéphane Lafleur (Continental) rappelant notamment qu’il était bien trop tôt pour avancer de tels termes -, un petit flash-back semble nécessaire. Pour retourner aux sources de cette expression, utilisée depuis à toutes les sauces, il faut revenir en janvier 1954. Dans le numéro 31 des Cahiers du Cinéma, un jeune auteur de 22 ans (22 ans!) nommé François Truffaut se fend d’un article d’une quinzaine de pages intitulé « Une certaine tendance du cinéma français ». Sorte de déclaration de guerre à une tradition de cinéma dite de qualité d’après-guerre, le jeune critique y pourfend avec virulence les adaptations psychologisantes de romans, le mépris des cinéastes pour leurs personnages ou la toute-puissance des scénaristes, et conclue sa diatribe par ces mots assassins : « Vive l’audace, certes, encore faut-il la déceler là où elle est vraiment (…) Mais pourquoi – me dira-t-on – pourquoi ne pas porter la même admiration à tous les cinéastes qui s’efforcent d’œuvrer au sein du cinéma français? Et bien, je ne puis croire à la coexistence pacifique de la Tradition de la qualité et d’un cinéma d’Auteurs? ». En quelques lignes, le sort de la production française était réglé et la Nouvelle Vague se trouvait des ailes.

Point de tel manifeste dans notre cinéma. Point de déclaration d’indépendance. Point de prises de position aussi marquées. Le public du 5à7 en question a d’ailleurs bien senti l’espèce de malaise flottant parmi les cinéastes invités, lorsque Denis Côté (Carcasses) et Rafaël Ouellet (Derrière moi) ont exprimé leur désir de faire un cinéma qui provoque, à contre-courant d’un cinéma de la performance, déstabilisant sans cesse son spectateur, ou lorsque Maxime Giroux (Demain) expliquait avec raison son désir absolu de faire des films pour le cinéma et son grand écran. Si ces trois-là semblaient sur la même longueur d’ondes, force est de constater le décalage avec les autres panélistes. Un décalage qui se traduisit encore plus nettement lorsque la discussion s’arrêta quelques instants sur l’absence flagrante de communauté, de solidarité et de collaboration entre les membres de cette supposée Nouvelle Vague.

Un panel plus réduit aurait peut-être permis une discussion plus poussée. Notamment en ce qui concerne l’éventuelle parenté esthétique de ces films. Évitant la question, les cinéastes ont d’ailleurs récusé l’idée de telles similarités, préférant évoquer leurs ressemblances générationnelles (on a même évoqué la possible dénomination vague post-référendum!), leurs résultats minimes au box-office (comme s’il y avait là le moindre indice d’un manque de valeur artistique!), leurs mêmes atmosphères évoquant une certaine banalité du quotidien.

Pourtant, difficile de nier l’existence de coïncidences (que l’on songe à l’utilisation récurrente du plan-séquence, au naturalisme poussé à l’extrême, aux dialogues réduits, à l’absence de lignes narratives conventionnelles ou aux cadrages épurés et géométriques). Difficile de récuser la présence, commune à tous, d’une véritable recherche formelle, d’une réelle maîtrise de l’image. Ce seul travail sur l’expressivité des images constituerait-il alors le point d’ancrage de cette fameuse nouvelle vague? Non, bien sûr. Comme le rappelait Marie-Claude Loiselle dans son brillant éditorial sur le sujet : « Un plan long enveloppé de silence ne peut pas être en soi une façon de s'opposer à un cinéma au rythme frénétique ». Le cinéma n’est pas qu’affaire de proposition formelle, il est aussi un point de vue sur le monde, point de vue qui, il faut bien le constater, semble encore manquer dans ce cinéma.

Or, ce reproche (ces films ont plus à montrer qu’à dire, ou encore ces films n’ont rien à dire excepté la façon dont ils le disent) n’est pas nouveau. Dans les années 80, il était même lancé à la face de plusieurs films, - que l’on songe à Element of a Crime de Von Trier, Rumble Fish de Coppola ou Boy meets girl de Carax -, que l’on disait maniérés, avant de réévaluer leurs positions esthétiques et de les dire maniéristes. La nuance est loin d’être subtile : un maniériste fait peut-être aussi des manières, mais celles-ci ne sont que la manifestation angoissée d’un cinéma en plein bouleversement, répétant en les déformant des gestes anciens comme pour mieux souligner le désarroi d’arriver après un moment de perfection cinématographique. Pourtant, cette distinction ne peut se repérer que dans la durée. Et c’est cette même durée qui ne permettra probablement pas de parler de Nouvelle Vague québécoise (au sens en tout cas que l’histoire donne à ce terme), mais qui autorisera peut-être à lire dans ces films plus que nous n’y voyons maintenant. Sans les comparer aux films maniéristes dont les expérimentations formelles étaient à mille lieues de celles de ces films, peut-être y lirons-nous tout de même le reflet d’une société repliée sur elle-même, en pleine perte de sens. Peut-être réussirons-nous à y voir la réflexion beaucoup plus générale d’un cinéma en crise, angoissé par un passé idéalisé (celui d’un cinéma d’auteur international – les maîtres ont changé) et encore incapable de s’inventer de nouvelles façons de dire. Peut-être y observerons-nous rétrospectivement les indices d’une mutation profonde. Et peut-être faudra-t-il alors un nouveau 5à7 où l’on se demandera si ces films n’étaient pas plus visionnaires qu’il n’y paraît ?

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