|
Texte : Rachel Haller
ICI, page 32
Parution : 14 février 2008
Le crépuscule du monde
Le génie incomparable de Roy Andersson frappe encore une fois dans Nous, les vivants.
Comment décrire le cinéma du Suédois Roy Andersson? Fou, halluciné, sublimement morbide, désespérément sublime? Comment trouver les mots justes, les mots à la hauteur de son dernier délire cinématographique, Nous, les vivants? Ceux qui ont goûté aux noirs délices de ses précédentes Chansons du deuxième étage comprendront l’étendue du dilemme. On ne peut décrire l’indescriptible. Circonscrire, étiqueter un objet unique. Peut-être devrait-on lorgner du côté de Fellini pour l’extravagance et de Kaurismäki pour le désenchantement? Mais encore. A contrario du maître italien, il y a dans la folie d’Andersson les jours sans lumière et les nuits de beuveries de la Scandinavie. Mais étirés avec beaucoup plus de sarcasme et d’ironie que chez son voisin finlandais.
En bref, le génie d’Andersson n’est comparable qu’à lui-même. A ce défilé de plans fixes aux perspectives aussi longues qu’une agonie. A ces saynètes aussi absurdes que burlesques. Un vieillard traîne un chien ligoté à son déambulateur. Une jeune femme rêve d’amour entre les cuvettes d’une toilette publique. Des juges condamnent à mort un innocent, une bière à la main et sa famille assiste à l’exécution, la bouche pleine de pop corn. Un psy hurle son dégoût des gens. Une assemblée d’aristocrates bat la mesure, debout sur sa chaise. Un homme squelettique étouffe sous la chair généreuse de son amante…
Au total, une cinquantaine de tableaux et autant de portraits d’une humanité partagée entre le bonheur et la douleur de vivre, entre la joie et le regret de devoir coexister. C’est drôle, c’est tragique, c’est unique. Malheureusement, on ne peut ici qu’en offrir un pauvre raccourci. Raison de plus pour se forger sa propre opinion!
|
|
Texte : André Lavoie
Le Devoir
Parution : 16 février 2008
Sombre méditation sur la condition humaine
Nous, les vivants
Réalisation et scénario: Roy Andersson. Avec Jessica Lundberg, Elisabet Helander, Björn Englund, Leif Larsson. Image: Gustav Danielsson. Montage: Anna Märta Waern. Musique: Benny Andersson. Suède, 2007, 94 min. V.o. avec sous-titres français.
Ingmar Bergman l’a considéré comme son héritier, celui qui allait permettre au cinéma suédois de se décliner, à l’extérieur des frontières scandinaves, sur un autre mode que celui imposé par le réalisateur des Fraises sauvages et de Fanny et Alexandre. Or Roy Andersson, sans doute flatté du compliment, n’allait pas s’engager dans une même boulimie créatrice. C’est ainsi qu’en près de 40 ans de carrière, ce grand réalisateur de films publicitaires (un aspect de son talent qu’il se garde bien d’afficher lorsqu’il passe du petit au grand écran) n’a signé que quatre longs métrages et ne semble pas vouloir augmenter la cadence.
Non seulement l’homme prend son temps, mais il n’hésite pas, avec Nous, les vivants, à explorer davantage la démarche singulière entreprise dans son film précédent, Chansons du deuxième étage (2000): une succession ininterrompue de tableaux quasi statiques où chaque mouvement de caméra ressemble à un tremblement de terre et décrivant des situations incongrues peuplées de personnages à la fois banals et atypiques. D’un portrait à l’autre, un même constat se dégage, celui d’un monde au bord du chaos, rongé par la solitude et accablé par une absurde fatalité.
Dans Chansons du deuxième étage, certaines vignettes frôlaient littéralement le délire et le burlesque, illustrant à la fois la virtuosité du réalisateur ainsi que son profond pessimisme face à une humanité déréglée. C’est ce second aspect qu’Andersson expose avec plus de sobriété dans Nous, les vivants, une méditation sur la condition humaine, toujours campée dans une ville européenne aux contours indéfinissables et baignant dans un brouillard persistant. Même les éclairages diffus finissent par donner à ces pantomimes du désespoir tranquille des allures cadavériques. On croise donc sans surprise des musiciens qui empoissonnent la vie de leurs voisins ou de leur conjoint, un psychiatre méprisant ses patients, un automobiliste pris dans un embouteillage qui confie à voix haute ses cauchemars et une jeune fille naïve brûlante d’un désir nullement partagé pour le guitariste d’un groupe rock.
Ces portraits teintés de mélancolie et d’un brin de misanthropie sont presque toujours délicieusement frappés d’une curieuse touche d’étrangeté déstabilisante, comme si Andersson ne voulait pas totalement céder au fatalisme. Dans ce monde dont on doit comprendre qu’il s’approche d’une destruction inéluctable— la dernière image est sans équivoque —, les juges n’hésitent pas à boire une bonne bière au tribunal et les témoins d’une exécution à la chaise électrique y amènent leur sac de maïs soufflé pour mieux jouir du spectacle.
La sincérité de Roy Andersson dans Nous, les vivants, un beau clin d’œil à Goethe, est toujours aussi foudroyante et sa manière, toujours plus raffinée. Mais on ne peut s’empêcher aussi d’y voir la répétition d’un procédé qui lui avait bien réussi sept ans plus tôt et avec lequel il continue de prendre un grand plaisir. Un peu comme s’il fredonnait une nouvelle chanson mais assortie d’une vieille mélodie connue de tous.
|