La mémoire des anges
de Luc Bourdon

Regarder LA MÉMOIRE DES ANGES, c'est un peu comme ouvrir l'album-photos animé de nos parents ou nos grands-parents. Redonnant toutes ses lettres de noblesse au « film de montage », Luc Bourdon offre un très joli cadeau à tous les Montréalais, de souche ou d'adoption.

Texte : Robert Daudelin
24 Images no 139, p. 61
Parution : Octobre 2008

La mémoire des anges de Luc Bourdon

Le point de vue des anges

Construit au moyen de chutes et d’extraits de quelque 120 films produits à l’ONF entre 1950 et 1970, La mémoire des anges aurait pu n’être qu’un honnête travail d’archiviste, une anthologie comme on en fabrique régulièrement pour souligner un anniversaire ou faire le point sur un lieu ou une époque. Or le film de Luc Bourdon n’a rien à voir avec ce genre d’entreprise, aussi estimable puisse-t-elle être : La mémoire des anges est un travail de création au sens plein, et une réussite exceptionnelle.

Présenté par l’ONF comme un « portrait impressionniste du Montréal des années 1950 et 1960 », le film est aussi, et peutêtre même avant tout, une passionnante célébration du cinéma. Sans commentaire ni carton informatif, La mémoire des anges, par la grâce d’un montage aussi juste que virtuose, nous emporte dès ses premiers plans dans une sorte de voyage onirique au pays de Montréal. Ville portuaire, ville ferroviaire, ville ouvrière, ville de neige et de chansons, cette ville-pays, évoquée sans aucune nostalgie, revit pour nous dans un présent intemporel où noir et blanc et couleur (magnifiques couleurs criardes de la pellicule Kodak des années 1950) se croisent harmonieusement à l’intérieur d’une même séquence.

Ce Montréal a bien existé, avec la rue Sainte-Catherine qui se prend pour Las Vegas, et le parc La Fontaine qui propose des gondoles aux promeneurs du dimanche, et il existe toujours, avec dixhuit langues plutôt que deux, et le parc La Fontaine qui a échangé ses gondoles pour autant de joueurs de pétanque. Bien réel, ce Montréal est au besoin mythifié et tel plan de Paul Anka emprunté à Lonely Boy ou tel autre de Stravinski dirigeant à Toronto, s’ils rompent avec une certaine rigueur éthique documentaire, n’en participent pas moins intimement à la construction de ce Montréal tout pétri de cinéma.

L’illusion est ici parfaite et si parfaitement maîtrisée que nous y croyons profondément et avec une émotion de chaque instant. Et ce sentiment de se retrouver en pays connu, mais non moins rêvé, se confirme avec chaque fondu enchaîné qui clôt plusieurs séquences du film. Élément d’écriture redoutable qui, la plupart du temps vient pallier un défaut de structure, les fondus enchaînés de La mémoire des anges sont autant de fenêtres ouvertes sur le rêve, rêve dans lequel nous nous glissons voluptueusement dès le début du film avec ce plan magique des rails d’un tramway (en noir et blanc) qui prolongent leur trajet dans un terrain vague et légèrement fleuri (en couleur). À d’autres moments, c’est vers le ciel que nous entraîne le fondu, nous incitant explicitement à regarder Montréal du point de vue des anges, à rêver Montréal.

Impossible, tellement nous sommes pris par ce voyage peu commun, de s’arrêter à comprendre la structure du film. Pourtant, structure il y a, mais structure qui répond davantage à la dérive poétique qu’à tout autre mode d’organisation. S’il y a bien certains moments qui se construisent autour d’un lieu (Saint- Henri, le parc La Fontaine, la place Ville- Marie, le port, le pont Jacques-Cartier), là n’est pas la logique du film, logique qui est beaucoup plus intérieure et qui fonctionne à l’émotion.

Cette émotion, faite de plaisirs divers et bien mijotés, est évidemment particulièrement forte pour ceux qui ont connu le Montréal de ces années-là et qui, au détour, croiseront Patricia Nolin ou Roger Blay, reconnaîtront le jeune Oscar Peterson, l’élégant John Newmark, Toe Blake ou Sarto Fournier – sans parler du cardinal Léger, du maire Drapeau, de Félix Leclerc, de Raymond Lévesque, de Dominique Michel et d’Armand Vaillancourt sculptant son arbre. Et les cinéphiles de cette génération auront un pincement au coeur en reconnaissant la marquise du Strand et celle du Champlain, et le Loew’s assailli par les spectateurs du Festival international du film de Montréal. Mais insistons : il n’y a jamais ici de regard nostalgique. Si on n’oserait plus aujourd’hui nommer un commerce « La Semence supérieure », Montréal est toujours Montréal et c’est d’une ville au présent que nous parle si éloquemment Luc Bourdon.

Et pour ce faire, le cinéaste s’est entouré d’une équipe de rêve ! Qui d’autre aurait pu rassembler à la caméra Michel Brault, Georges Dufaux, Guy Borremans, Jean- Claude Labrecque, Bernard Gosselin, Wolf Koenig et Thomas Vamos (et sans doute aussi Claude Fournier et plusieurs autres) ? La mémoire des anges, est-il besoin de le souligner, est aussi un hommage ému à tous ces cinéastes qui ont bâti notre cinéma, en découvrant leur ville.

Documentaire, essai, ou authentique fiction ? Qu’importe ! Voilà un très grand film qui émeut et fait réfléchir, ce n’est pas chose si courante. Merci, Bourdon !

Québec, 2008. Ré. : Luc Bourdon. Montage image : Michel Giroux. Concept3on sonore : Sylvain Bellemare, Frédéric Cloutier. 80 minutes. Noir et blanc et couleur. Prod. : Christian Medawar pour l’ONF. Dist. : ONF.

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