Maman est chez le coiffeur
de Léa Pool

À partir d’un scénario d’Isabelle Hébert, Léa Pool retrouve un terreau fertile pour exprimer ses propres thèmes de prédilection : le passage de l’adolescence au monde adulte et les années 60. À l’aune de son touchant Emporte-moi, ce nouvel opus fait-il figure d’une demi-réussite ?

Texte : Gérard Grugeau
24 Images no 137, p. 60
Parution : mai 2008

MAMAN EST CHEZ LE COIFFEUR de Léa Pool
GROS CHAGRIN par Gérard Grugeau

Longtemps hanté par les thèmes de l’errance et de la quête de soi, le cinéma introspectif et flottant de Léa Pool creuse aujourd’hui le sillon inépuisable de l’adolescence. Au gré de parcours initiatiques, il conjugue à l’envi confusion des sentiments et émancipation chaotique face à un milieu familial souvent inadéquat et un ordre social toujours enclin à dresser les désirs. Emporte-moi, le film le plus autobiographique de la cinéaste, constitue à cet égard un jalon essentiel dans le corps d’une œuvre composite qui refuse obstinément le définitif et se cherche toujours un avenir. Depuis quelque temps, l’auteure d’Anne Trister semble abonnée aux films de commande. De Rebelles à Maman est chez le coiffeur, Léa Pool s’est retrouvée à la barre de scénarios qui ne lui étaient pas destinés. Mais, sans doute n’y a-t-il pas de hasard tant, à travers ces coups du destin, la réalisatrice s’évertue à s’approprier des univers en crise qui lui ressemblent. À preuve : si la réalisation de Maman est chez le coiffeur devait échoir initialement à Louis Bélanger, tout dans le scénario d’Isabelle Hébert avait de quoi aimanter le regard curieux d’une artiste qui a toujours vu dans l’incertitude tremblée de l’adolescence le terreau fertile à l’exploration de la construction identitaire. En bout de ligne, le film n’a certes pas la profondeur dramatique d’Emporte-moi et il nous laisse orphelin face à une histoire trop lisse à laquelle manque la réelle âpreté de l’enfance dévastée, mais la sensibilité de Léa Pool est là, intacte, comme un feu qui couve.

À l’instar dEmporte-moi, ce nouvel opus prend la forme d’une chronique familiale ancrée dans le Québec des années 1960. Tourné en extérieur dans la région de Beloeil, aux abords des splendeurs de la rivière Richelieu, le film se déroule le temps d’un été qui voit basculer le bonheur tranquille d’une famille. Rupture de couple, départ de la mère, dislocation du cocon familial et perte des repères : pour Élise, l’aînée des trois enfants et l’héroïne du récit, ce sera l’été de tous les chagrins, lourds comme les roches de la rivière aux grenouilles, mais aussi l’été de toutes les affirmations, notamment grâce au soutien silencieux de Monsieur Mouche, un nomade attachant qui la guidera loin des chemins dociles du conformisme. Si l’implosion familiale survient sur fond d’homosexualité cachée, ici pas de confrontation comme chez Todd Haynes et son mélodrame sirkien Far From Heaven, pourtant situé dans des années tout aussi conservatrices. Partir pour ne pas mourir, pour reprendre les termes de l’épouse bafouée : tel semble plutôt chez Léa Pool le lot de ses héroïnes blessées, alors qu’autour de la fuite cristallise le point douloureux de la fiction. Combler l’absence du lien maternel (voir dans Emporte-moi le refuge de la mère dans la neurasthénie), trouver une résilience à cette blessure profonde qui vient casser l’élan vital : voilà ce à quoi s’emploient de toutes leurs forces les personnages féminins de la cinéaste. Et l’enjeu en creux de ce cinéma intimiste trouve ici un écho tout naturel dans l’univers perturbé d’Isabelle Hébert où les enfants, forcés de vieillir prématurément, se voient volés une part de leur enfance pour pallier les inconséquences du monde adulte.

Filmé du point de vue d’Élise qui se retrouve projetée malgré elle dans le rôle de chef de famille, Maman est chez le coiffeur affiche une distribution impeccable et une fine observation du monde poétique de l’enfance aux prises avec force émotions contradictoires, comme dans L’argent de poche de François Truffaut. Tout en ruptures de ton, la réalisation cherche à capter cet état transitoire au gré d’un récit riche en rebondissements qui fait revivre le quotidien mouvementé de toute une petite communauté. Le jeu habité de Marianne Fortier et d’Hugo St-Onge-Paquin dans le rôle de Benoît, le plus jeune des frères jugé «retardé» par un père dépassé par les événements, démontre une fois de plus le talent de Léa Pool à la direction d’acteurs. Le film déçoit cependant. Si une bande musicale opportune, souvent abusive, confère son sceau d’authenticité à une reconstitution d’époque nourrie de nostalgie, plusieurs séquences peinent à installer un climat qui porterait notre regard au-delà de la simple illustration. Tourné à hauteur d’enfant, son parti pris le plus fort, le film se refuse souvent l’ampleur nécessaire qui lui permettrait de trouver sa juste respiration, comme dans la belle séquence du retour sur la rivière où Élise et Monsieur Mouche font soudain corps avec le monde dans un pur moment de grâce trop vite évacué. Chose certaine, Léa Pool sait les maux de l’enfance au sein de la famille qui est le lieu du non-dit. Son regard empathique sur ces années de vie écartelées entre bénédiction et oppression, transgression et émancipation, tend toujours vers une nouvelle naissance au monde des mots.

Dans la cinématographie d’une artiste qui cherche inlassablement à habiter plus avant le monde des signes et des récits à la rencontre d’elle-même et de l’autre, Maman est chez le coiffeur constitue à n’en pas douter une étape supplémentaire vers un présent pacifié.

Québec, 2007. Ré. : Léa Pool. Scé. : Isabelle Hébert. Ph. : Daniel Jobin. Son : Thierry Morlaas-Lurbe. Mont. : Dominique Fortin. Int. : Marianne Fortier, Élie Dupuis, Hugo St-Onge-Paquin, Laurent Lucas, Céline Bonnier, Gabriel Arcand. Couleur. 99 minutes. Dist. : Equinoxe Films.
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