Lost Song
de Rodrigue Jean

Voix particulière dans le cinéma québécois (ou acadien ?), Rodrigue Jean poursuit sa démarche rigoureuse avec ce troisième long-métrage de fiction, privilégiant toujours les atmosphères troubles.

Texte : André Lavoie
Le Devoir, section WEEK-END CINÉMA, p. b3
Parution : 13 février 2009

Blues silencieux

Même immobiles ou cloîtrés, les personnages des films de Rodrigue Jean (Full Blast, Yellowknife) semblent toujours en mouvement; en fait, ils ne sont jamais vraiment là où ils devraient être, rêvant de prendre la fuite, sur n'importe quelle route ou dans leur tête.

Dernier volet d'une trilogie sur l'errance, l'incommunicabilité et la confusion des sentiments, Lost Song apparaît quelque peu anachronique en regard des deux films précédents: lumineux (du moins dans sa forme), circonscrit dans un espace verdoyant et traversé par des personnages dont l'aisance matérielle cache, pour un temps, le désarroi. Nous sommes tout de même dans un monde dont le cinéaste peut fièrement revendiquer la paternité, jamais contaminé par le bavardage, où la sexualité s'exprime parfois de manière brutale, dans une absence totale de romantisme rose bonbon.

Il y avait sans doute ce parfum idyllique entre Élisabeth (Suzie LeBlanc, d'une grande intériorité) et Pierre (Patrick Goyette, vibrant), mais le couple, visiblement prospère, n'affiche plus cette connivence. Installés pour l'été dans un chalet au bord d'un lac et pas très loin de la mère de Pierre (Ginette Morin), ils croient y trouver un havre de paix pour leur premier enfant. Ce bébé, Élisabeth tente d'en prendre grand soin, mais cette chanteuse classique, préoccupée de son prochain récital, n'a pas toujours la tête aux couches et aux câlins. Maladroite et de plus en plus emmurée dans le silence, elle trouve réconfort auprès d'une adolescente délurée (Marilou Longpré Pilon), mais son trouble augmente après la visite de sa mère (Louise Turcot, dans une fort amusante caricature), bonne bourgeoise qui ne cache pas son mépris devant les choix de sa fille et s'inquiète de la suite de sa carrière. Le comportement erratique d'Élisabeth va bien sûr inquiéter son entourage, mais peut-être est-il déjà trop tard...

Lost Song, c'est d'abord le blues silencieux d'une mère plus bouleversée qu'enthousiaste après avoir donné la vie. Le phénomène, celui de la dépression post-partum, est bien connu, mais Rodrigue Jean ne cherche pas à en expliquer les causes ou à en justifier les symptômes. Car la crise qu'il décrit apparaît à la fois plus profonde et plus intangible. D'abord parce qu'elle s'exprime à travers une foule de gestes du quotidien, ponctués par les cris stridents du bébé, et des incidents anecdotiques (des animaux indésirables au grenier, un piano désaccordé, une obsession de plus en plus grande pour la cigarette, etc.). Et comme pour ajouter à l'ambiguïté, cette dérive intérieure se déroule dans un cadre enchanteur qui semble constamment contredire la douleur de cette femme, si forte qu'elle-même n'arrive pas à la verbaliser.

Visiblement inspiré par les chanteuses d'origine acadienne (Marie-Jo Thério dans Full Blast, Patsy Gallant dans Yellowknife), Rodrigue Jean s'associe cette fois à la soprano Suzie LeBlanc, d'une présence remarquable. Le relatif mutisme du personnage ajoute à son mystère tout en masquant avec habileté le manque de métier de la comédienne improvisée. Se servant de ses talents d'interprète classique, et de sa sensibilité d'artiste, le cinéaste la transforme en véritable héroïne de tragédie, dont le désespoir nous interpelle. Où trouve-t-il sa source et pourquoi la transporte-t-il dans ces magnifiques boisés qui semblent se refermer sur elle? Voilà toute la beauté indicible d'un film qui n'accouche d'aucune certitude.

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Lost Song

Réalisation et scénario: Rodrigue Jean. Avec Suzie LeBlanc, Patrick Goyette, Ginette Morin, Marilou Longpré Pilon, Louise Turcot. Image: Mathieu Laverdière. Montage: Mathieu Bouchard-Malo. Québec, 2008, 102 min.

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