Le vent se lève
de Ken Loach

Le dernier Ken Loach, palmé d’or, n’a pas suscité un enthousiasme consensuel lors du Festival de Cannes l’an dernier. Voyons ce qu’en pensent certains de nos membres.

Texte : André Lavoie
Le Devoir, section CINÉMA
Parution : le samedi 17 mars 2007, p. e8

Le parti des démunis et des idéalistes

En accordant sa Palme d'or, le jury du Festival de Cannes est parfois motivé par des raisons politiques cachées sous un vernis de considérations cinématographiques: c'était vrai pour Fahrenheit 9/11, de Michael Moore, et on pourrait affirmer la même chose devant The Wind that Shakes the Barley, de Ken Loach. Le film fut d'abord récompensé pour le courage de son propos (la répression sanglante des velléités d'indépendance de l'Irlande par l'armée britannique au tournant des années 1920) et ses tristes résonances contemporaines (sur l'arrogance ignare des grandes puissances qui débarquent déguisées en sauveurs en Irak ou en Afghanistan... ).

Rares sont les cinéastes de fiction qui demeurent fidèles à leurs idéaux de jeunesse, à leurs convictions profondes; en 40 ans de carrière, Ken Loach a toujours planté sa caméra en direction des démunis et des idéalistes, utilisant, sans s'excuser, le filtre du socialisme. Chroniqueur attentif des dérives néolibéralistes (Riff-Raff, Raining Stones, My Name Is Joe), il s'aventure à l'occasion dans le passé et, comme dans Land and Freedom, sur la guerre civile d'Espagne, son approche parfois manichéenne des luttes de classes, des conflits à saveur nationaliste, apparaît malheureusement sous un éclairage cru.

The Wind that Shakes the Barley porte ainsi l'empreinte de la bonne volonté de son auteur (et de son fidèle coscénariste, Paul Laverty), illustrant non seulement un temps fort de la lutte de l'Irlande face à l'Empire britannique, mais aussi le constat d'un échec, celui du rêve socialiste écrasé par le réalisme politique. Cette douloureuse transition, Damien (Cillian Murphy, d'une grande justesse) ne croyait jamais la vivre, jeune étudiant sur le point de quitter son petit coin de pays pour Londres afin de poursuivre des études en médecine. Des incidents tragiques impliquant des soldats britanniques (fraîchement revenus des tranchées de la Première Guerre mondiale... ) vont le forcer à choisir un camp moins confortable, celui de son frère Teddy (Padraic Delany), déjà engagé dans la lutte armée. Or il suffira d'un traité «de paix» avec Londres (pour les républicains, on parle plutôt d'abdication... ) pour que les frères deviennent ennemis.

The Wind that Shakes the Barley (le titre est tiré d'une chanson folklorique évoquant les débuts de cette période trouble) décrit le parcours idéologique et psychologique de ce jeune révolutionnaire ayant longtemps préféré les slogans à l'action. En voyant un voisin mourir sous ses yeux pour une raison triviale et d'autres humiliés sans raison - les scènes de combats, et surtout de torture, sont d'une dureté parfois insoutenable -, Damien bascule dans un autre monde, bafouant, non sans remords, les principes qui jusque-là guidaient ce futur médecin.

Une fois encore, les positions politiques de Ken Loach se révèlent avec clarté, au point où plusieurs de ses compatriotes ont vivement dénoncé son parti pris antibritannique. Il est vrai que ses choix, et son regard, n'affichent aucune sympathie pour un oppresseur qu'il n'humanise jamais. Les soldats anglais, ainsi que leurs rares alliés irlandais, n'ont guère droit à la compassion qu'il affiche envers ces valeureux indépendantistes, au verbe coloré et à la gâchette facile.

Comme à son habitude, le cinéaste apparaît plus à l'aise dans l'exaltation des luttes politiques que dans l'ivresse de l'amour; la romance de Damien avec une voisine paysanne favorable à la cause (excellente Orla Fitzgerald) relève de la commodité narrative pour une finale très émouvante, et pessimiste. L'ensemble de la démarche manque parfois de finesse (et ne méritait peut-être pas les plus grands honneurs à Cannes... ) mais, pour sa lucidité aux accents douloureux et sa constance exceptionnelle, Ken Loach a depuis longtemps remporté la palme de notre admiration.

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Texte : Louis-Paul Rioux
Mediafilm.ca
Parution : le vendredi 16 mars 2007

LE VENT SE LÈVE (The Wind That Shakes The Barley)
Irlande - Grande-Bretagne - Allemagne - Italie - Espagne. 2006. Drame de guerre de Ken Loach avec Cillian Murphy, Padraic Delaney, Orla Fitzgerald, Liam Cunningham, Damien Kearney, Frank Bourke, John Crean, Roger Allam. 124 min.

Irlande, 1920. Alors qu’il est sur le point de partir à Londres pour y exercer la médecine, Damien O'Donovan est témoin des exactions des Black and Tans, des brigadiers anglais venus mater les indépendantistes. Outré par tant de brutalité et de mépris, le jeune homme abandonne son projet et s'engage dans la lutte armée contre l'oppresseur britannique, aux côtés de son frère Teddy. Les diverses opérations de guerilla auxquelles ils sont mêlés font peu à peu reculer le gouvernement anglais. Au point où celui-ci accorde l'indépendance à l'Irlande du Sud, à la condition que ses habitants, à majorité catholique, prêtent serment au roi d'Angleterre. Partisan du compromis, Teddy joint les rangs de la nouvelle police irlandaise, tandis que son frère poursuit son combat pour l'indépendance absolue de son pays.

Après LAND AND FREEDOM, qui se déroulait durant la guerre civile espagnole, Ken Loach évoque maintenant la bataille pour l'indépendance de l'Irlande et les débuts du long conflit fratricide qui s'ensuivit (abordé par la bande dans son puissant HIDDEN AGENDA). À travers l'illustration des gestes cruels et révoltants des Black and Tans, le réalisateur anglais a clairement voulu dénoncer l'implication de son pays en Irak. Si sa démonstration manque un peu de subtilité, il nuance par la suite son propos en montrant que les techniques d’humiliation employées par l'occupant anglais ont été reprises à leur compte par les factions irlandaises ennemies. Il en résulte une oeuvre vigoureuse et poignante, un brin didactique par moments, dans laquelle même les victoires ont un goût amer, étant assombries par la perte d'un proche ou par un désagréable sentiment de trahison. Fidèle à lui-même, Loach joue la carte du réalisme, tant dans sa mise en scène que dans sa direction d'acteurs. Bercé par des chants traditionnels irlandais, le film met en valeur les magnifiques vallées verdoyantes de ce pays irrémédiablement déchiré.

Cote Médiafilm : 3 (très bon)

Texte : Gilles Marsolais
24 Images no 129, pp. 37-38
Parution : Octobre 2006

Le vent se lève de Ken Loach

Un film contemporain

En ces temps troubles où même les mots sont détournés de leur sens afin d'imposer une vision univoque du monde, et partant une idéologie, c'est faire preuve d'un courage certain, de la part d'un cinéaste et de ses producteurs, que d'oser aller à l'encontre des idées reçues et du consensus mou pour revisiter un volet peu glorieux de l'histoire de la Grande-Bretagne. À cette époque où tous ceux qui n'acceptent pas de se laisser dépouiller par les États-Unis ou par Israël sont taxés de « terroristes » (Iraquiens, Palestiniens, Libanais, et tutti quanti grossièrement assimilés à la mouvance de Ben Laden), Le vent se lève de Ken Loach, film engagé sur un épisode de la guerre de libération irlandaise, vient à point nommé remettre les pendules à l'heure en appelant un chat un chat. Il impose un rapprochement évident, incontournable, avec les bouleversements qui ont cours au Moyen-Orient, même si Ken Loach a pris toutes les précautions pour éviter de susciter des réactions purement émotives chez le spectateur et pour élever le débat. D'autant plus que, comme rien n'est simple en ce bas monde, la guerre de libération irlandaise qu'il illustre se double, comme au Moyen-Orient, d'une dimension politique et religieuse.

En effet, Le vent se lève se démarque par son souci didactique d'informer les jeunes générations des luttes menées par ceux qui les ont précédées. Différent de Hidden Agenda (1990), lui aussi dénonçant la politique britannique meurtrière en Irlande (du Nord), mais dans la même veine que Land and Freedom (1995), il illustre le combat courageux des Irlandais face à l'arrmée britannique au cours des années 1920-1922, qui mena à la division du territoire irlandais et engendra du même coup une guerre civile au cours de laquelle des frères devinrent ennemis. Ce souci didactique se distingue par une volonté manifeste de rester centré sur l'essentiel des enjeux de cette guerre de libération qui avait alors les allures d'une guerilla (avec quelques milliers de vieux fusils, tout au plus, du côté des insurgés). Ken Loach développe son propos d'une part en suivant le cheminement intérieur de  nouveaux jeunes résistants (que George W. Bush désignerait aujourd'hui comme des « terroristes »), en illustrant les motifs de leur engagement. De ce fait, il montre sans détours mais sans complaisance, dans ce qu'elle a d'odieux, la violence inouïe des soldats anglais qui, en plus de procéder à des expulsions et à la politique de la terre brûlée, recouraient à la torture et au meurtre gratuit en toute impunité. Envoyés par milliers jusque dans les hameaux les plus reculés pour humilier ces Irlandais méprisés et dissiper leurs velléités d'indépendance, ils enclenchaient du même coup une réaction plus systématique de leur part, faisant naître chez eux le désir de prendre les armes afin de reconquérir leur dignité. Cette mise à nu du mécanisme de la violence sur fond de racisme se fait sans esbrouffe, d'une façon clinique, ne laissant aucune échappée au spectateur sur ce qui lui est donné à voir et à entendre, et qui ne peut qu'établir des liens avec d'autres images, cent fois vues à la télévision ou ailleurs, d'une violence comparable au Moyen-Orient. Donc, rien de nouveau sous le soleil. D'autre part, comme dans Land and Freedom, Ken Loach s'autorise un débat d'idées en faisant état de la division survenue entre les nationalistes purs et durs et les socialistes, à la suite d'un cessez-le-feu provisoire et de la signature d'un traité impliquant la soumission au Roi d'Angleterre et la séparation de l'Irlande du Nord. Les uns jugent cet accord bancal (l'histoire leur a donné raison au cours des cent dernières années), alors que pour les autres il s'agit d'abord de stratégie dans le contexte d'une lutte de classes entre les pauvres et les riches, incluant les notables irlandais et une partie du clergé qui ensemble font alliance avec les Anglais. Réminiscences du Moyen-Orient, une fois de plus : diviser pour régner ! Pleinement justifié, malgré son style elliptique, ce débat complexe culmine lors de la discussion finale entre les deux frères (devenus) ennemis, l'un devenant le bourreau de l'autre : il est d'une force dramatique incontestable.

Soucieux de « trouver un équilibre entre une vérité historique et un sentiment plus contemporain d'urgence, de réalité », et conscient que le cinéma ne peut qu'approcher la réalité de l'époque, Ken Loach s'est employé à en rendre l'esprit. Palme d'Or au dernier Festival de Cannes, il émane de ce film une dignité certaine.

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