Le déserteur
de Simon Lavoie

Avec son premier long métrage, Simon Lavoie remplit-il les promesses suscitées par ses courts métrages primés et remarqués ? Quelques-uns de nos membres se prononcent…

Texte : André Roy
24 Images no 139, p. 63
Parution : Octobre 2008


LE DÉSERTEUR de Simon Lavoie
Le temps de la fatalité

Simon Lavoie a effectué le parcours habituel des jeunes réalisateurs qui se destinent au long métrage : ses trois précédents opus (Corps étrangers, Quelques éclats d'aube et La chapelle blanche) le montraient s’essayant à divers styles, découvrant et polissant différentes approches de cinéma. Prêt à relever des défis en s’exerçant à tous les genres, il se faisait la main. Il ne faut se surprendre d’un « apprenti » comme lui, qui n’a jamais bâti sa réputation sur la surenchère esthétique ou sur la fixation d’une signature, de le voir affronter maintenant, avec tous les risques inhérents à ce type de production, une reconstitution historique — à partir d’un événement dramatique réel, la mort d’un jeune homme qui, conscrit en 1943, s’était évadé de l’armée. Il s’en tire plutôt très bien.

Peu de fictions québécoises ont privilégié ce sujet du refus de la conscription. Partis pour la gloire (1975), de Clément Perron, fut une des premières à donner une idée adéquate de ce moment politique. Le déserteur est fort différent de ce film. Optant pour une narration omnisciente, le cinéaste élabore une fiction chorale, ancrant ses personnages dans un récit fragmenté se déroulant sur plus de deux ans, de 1942 à 1944. En son centre, Georges Guénette, qui forcera son destin en désertant l’armée. Caché avec deux amis (eux aussi ont fui) qui fabriquent illégalement de l’alcool, il veut revenir auprès de ses parents et surtout revoir Berthe Néron qui, pendant son absence, s’est mariée à Armand Roy. Ayant surpris Georges avec sa femme, Armand le dénonce à la police, qui le surprendra à la maison de ses parents, le prendra en chasse et le tuera. Suivra une enquête sur les circonstances troubles de cette mort (Georges n’était pas armé). Les policiers seront toutefois exonérés grâce à une somme d’argent offerte au père de Georges.

Le déserteur n’échafaude pas une traditionnelle reconstitution historique avec visée politique à la clé. Le film prend plutôt son élan dans une histoire d’amour trahi, de jalousie, de relations familiales difficiles, d’amitié, de vengeance, de bassesse politiques, distillée dans trois strates de temps : l’enquête journalistique à la suite de la mort de Georges, la déclaration de la conscription et l’enrôlement obligatoire, la poursuite de Georges par la police. Ces allers et retours temporels concentrent des moments où chaque personnage établit avec les autres une relation qui tient à la fois du hasard et de la nécessité.

Y est donc peint le destin tragique d’une communauté (celle de Saint-Lambert) qui a ceci de particulier : il ne se fonde pas sur des mobiles allégoriques (l’injustice de l’Histoire, par exemple), mais sur des événements apparemment anodins et obliques par rapport à la situation de Georges (le caporal tabassé par des jeunes du village, le mari jaloux, la crise cardiaque du père de Georges, etc.). Ils donnent au récit son épaisseur dramatique. Ainsi, un coup de feu devient comme un coup de dés révélant la fatalité et plaçant l’Histoire sous la figure de l’absurdité et de l’aléatoire.

La fiction repose sur des flash-back non chronologiques (ils s’entrecoupent et se répètent). Sa construction est « rhizomatique » : elle indique plus qu’elle justifie, lie plutôt qu’explique. Jouant sur l’alternance temporelle, elle paramètre le récit sur le mouvement, qui est rendu, en particulier, par de magnifiques travellings (qui ne sont pas sans rappeler ceux de La chapelle blanche), lents et élégants, dans des plans d’ensemble nombreux. Il y a quelque chose comme un détachement idéologique dans ce choix visuel, une obligation qui repousserait avant tout la nostalgie du temps et l’exaltation politique (un nationalisme québécois y plonge ses racines, on le sait). Il y a une neutralité du regard qui, parfois, délaie la fiction dans la mollesse (le relâchement des scènes entre elles et leur étirement) et décroche alors l’attention. On pourrait aussi chipoter sur certains ralentis comme on pourrait convenir que la scène d’amour entre Georges et Berthe est tocarde et le dernier plan, inessentiel.

Si les choix esthétiques de Simon Lavoie surplombent à certaines occasions un peu trop sa fiction, ils permettent cependant de cerner sa démarche volontairement exigeante, sa manière de s’inscrire dans un héritage cinématographique où la sobriété et la finesse importent, et de relever le défi d’un genre éprouvé, et ce, avec plus d’assurance que d’adresse, plus de maturité que de savoir-faire.

Québec 2008. Sc. et réal. : Simon Lavoie. Ph. : Michel La Veaux. Son : Marcel Chouinard, Hugo Brochu. Mus. : Normand Corbeil. Cost. : Francesca Chamberland. Dir. art. : Gaudeline Sauriol. Prod. : Réal Chabot. Int. : Émile Proulx-Cloutier. Raymond Cloutier, Danielle Proulx, Viviane Audet. Benoit Gouin, Sébastien Delorme. Gilles Renaud. Coul. 1 h 46 min. Dist. : TVA Films.

Texte : André Lavoie
Le Devoir, page E10
Parution : 25 octobre 2008

Opaque petite épopée

Les détracteurs d'un certain cinéma québécois défaitiste, en mal de héros virils et conquérants, trouveront matière à cultiver leur pessimisme devant le premier long métrage de Simon Lavoie, Le Déserteur. Même s'il est vrai que le jeune réalisateur, auteur de plusieurs courts métrages (Corps étrangers, Quelques éclats d'aube, À l'ombre), s'inscrit dans une évidente continuité cinématographique - les promenades en carriole dans la campagne enneigée évoquent la beauté rugueuse de Mon oncle Antoine, de Claude Jutra -, l'illustration de ce fait divers dépasse rarement l'anecdote historique ou la métaphore boiteuse.

Certains ont pourtant voulu faire de Georges Guénette (Émile Proulx-Cloutier) un martyr de la conscription, alors qu'à l'été 1944, il meurt non pas au champ de bataille mais pas très loin de chez lui, sous les balles des policiers de la Gendarmerie royale du Canada. Guénette avait fui les rigueurs de l'armée mais espérait aussi reconquérir le coeur de celle qu'il aimait, Berthe (Viviane Audet), tout en regrettant le confort relatif de la ferme familiale, tenue à bout de bras par un vieux couple rongé par la misère et la maladie (Raymond Cloutier et Danielle Proulx, parents de l'acteur à la ville comme à l'écran). Après ce tragique événement, le journaliste Joseph Vézina (Benoit Gouin) tente de le reconstituer avec plus de précisions, dans le but manifeste de culpabiliser le gouvernement d'Adélard Godbout, farouche opposant de la conscription avant de se raviser, realpolitik oblige.

Ce n'est pas tout à fait dans cet ordre que Simon Lavoie décline cette histoire, préférant la servir dans un certain désordre narratif, comme si ce processus la rendait plus captivante, ce qui est loin d'être le cas. Non seulement le chevauchement des épisodes, étalés sur différentes saisons, ne fait que brouiller les pistes mais, livrée à un rythme erratique et lancinant, cette petite tragédie ne prend jamais la dimension d'un grand récit au souffle épique. Il est bien sûr question de dénoncer les moeurs politiques de l'époque, pas si éloignées de celles d'aujourd'hui, mais la dénonciation s'avère platement explicative, aussi peu subtile que les cigares et les billets de banque de ces magouilleurs de l'ombre.

Il en serait sans doute autrement si le personnage de Guénette ne ressemblait pas à une figure opaque - certains iraient jusqu'à dire autistique... - dont les motivations et les passions ne semblent connues que de lui-même. Ses rapports avec Berthe témoignent du diable au corps qui les tenaille, mais rarement de l'amour qui pourrait les unir. Traversant l'écran le regard éteint et les bras ballants, Émile Proulx-Cloutier n'apporte pas l'étoffe nécessaire à cet improbable héros, victime à la fois de la petitesse des hommes (une fin en partie liée à la vengeance d'un esprit retors, élément fictif pour rehausser l'aspect sacrificiel de sa mort) et des grands soubresauts de l'Histoire dont il cherche à se mettre à l'abri.

La guerre inspire toutes sortes de sentiments, certains parmi les plus sombres, mais devant Le Déserteur, ils se figent dans un ennui respectueux à l'égard de ce devoir de mémoire très académique, donnant surtout envie de rendre les armes...

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