Le Banquet
de Sébastien Rose

Troisième (et ambitieux) long métrage de Sébastien Rose, LE BANQUET suscite sa part de défenseurs et de pourfendeurs. Voici les points de vue de deux de nos membres, représentant les deux factions.

Texte : Juliette Ruer
24 iMAG (www.revue24images.com)
Parution : 28 août 2008

LE BANQUET DE SÉBASTIEN ROSE

Ouah, la galère. En regardant le Banquet, le dernier film de Sébastien Rose, on pense à un bateau dont le Capitaine a été occupé a beaucoup de choses, sauf à garder le cap. Et nous on rame pour comprendre. Disons que c’est un numéro difficile.

Rose aime la philosophie et le cinéma, il est volubile et passionné et ça se voit dans ses films. Il a réalisé Comment ma mère accoucha de moi durant sa ménopause et La vie avec mon père, deux films foisonnants et généreux, qui partaient en vrille, mais qui avaient du souffle pour broder autour de la famille. Avec Le Banquet, Rose quitte la maison, sort dans la rue et nous livre des personnages qui vont se croiser (ou pas), sur fond de grève étudiante. Une jeune mère dopée, un psycho sur le point de craquer, un prof excédé, un leader étudiant submergé, un recteur pourri : selon les règles du genre, et à tour de rôle, chacun vient « vivre » devant nous et apporter de l’eau au moulin pour construire une proposition. À partir de cette structure de portraits en tiroirs, tout est possible; ça peut déboucher sur une réflexion sur l’humanité (Yiyi), ça peut tourner à vide (Babel), ou ça peut vraiment se casser la gueule.

Or, le seul mot possible ici est chaos. Pas parce qu’il est décidé par l’auteur, mais par défaut. Parce qu’on ne comprend rien. Les personnages sont chacun coincés dans leur bulle, dans un genre marqué. Il y a au moins 4 films là-dedans : le film intimiste sur une fille qui veut s’en sortir, le thriller sanguinolent avec un malade, le polar cynique pour un recteur et une approche simili nouvelle vague avec les angoisses existentielles des intervenants estudiantins - soutenus par la clairvoyance de maîtres, Perrault, Jutra et Groulx, dont les extraits de chefs d’oeuvre devraient venir soutenir une thèse quelconque. Mais laquelle ? La question reste sans réponse.  

Mais elle est d’importance : de quoi parle ce film ? L’université est dangereuse ? l’université est pourrie ? l’université est à proscrire ? le savoir appartient à l’élite ?  Les profs ne servent à rien ? La drogue, c’est mal ?

Il faudrait lire entre les lignes. On devine sans peine (mais avec dossier de presse, ce que les spectateurs n’ont pas) que c’est une tentative de philosopher au cinéma. Quelques-uns ont réussi, dont un Suédois et un Italien, morts à quelques heures de différence l’année dernière. On a compris le but, et l’ambition est magnifique. Cet exercice de maïeutique devrait nous éclairer sur aujourd’hui, nous porter au questionnement et à l’élaboration de nos propres conclusions. Or, on a beau regarder des acteurs qui se débrouillent fort bien, on a beau apprécier la dynamique du montage et toute l’énergie déployée, et comprendre l’envie d’une mise en situation dans une actualité récente : la réflexion n’est pas alimentée. On tourne à vide.

Texte : Luc Chaput
Séquences no 256
Parution : septembre 2008

Le Banquet

Quelques 24 heures et plus

Un soir, un homme se déplace rapidement sur le toit d'un édifice du centre-ville de Montréal. En contrebas, des invités entrent dans un immeuble pour un banquet pendant qu'à l'extérieur des escouades de policiers tentent de retenir derrière des clôtures montées à la hâte des manifestants -- dont le leader, joué par Pierre-Antoine Lasnier, ressemble par moments à Rudi Dutschke -- qui invectivent les invités. Un court saut dans le temps vers le futur ou flashforward nous montre une scène qui est le bas de l'affiche du film et l'image y est plus sombre.

Le film se passe essentiellement dans le Quartier latin à Montréal, reconnaissable à ses immeubles vus dans les médias. L'UQAM, même si elle n'est pas nommée, est le lieu de ces manifestations et de ces divers événements. On aperçoit même un court instant l'immeuble non terminé sur Berri surnommé «le trou de l'UQAM» et symbole des problèmes financiers de cette université. Pourtant, ceci est assurément une oeuvre de fiction documentée et d'autres universités partout dans le monde ont été ou pourraient être le lieu d'événements similaires. Dans ce contexte difficile où tout le monde n'a pas accès au banquet du savoir  à cause de contraintes financières et autres, le réalisateur et son co-scénariste, son père Hubert-Yves Rose, ont échafaudé une histoire qui est à l'image des oeuvres favorites de jazz de Bertrand, le personnage principal. Professeur d'histoire et scénarisation, Bertrand nous présente ainsi qu'à ses étudiants, des oeuvres marquantes des maîtres du cinéma québécois que sont Perrault, Brault, Groulx et Jutra. Il transmet donc une passion à ses étudiants et des moyens d'analyse de ce savoir. Il oeuvre dans une université où le cynisme règne, où les doubles discours et les jeux de mots-clins d'oeil foisonnent et où de multiples personnages hier secondaires se croisent et deviennent tout à coup importants. Chacun est interprété avec talent spécialement Gilbert par Benoît McGinnis, dont la fébrilité montre qu'il manque de points de repère dans un milieu trop grand pour lui. Alexis Martin, naguère étudiant face au professeur Pierre Collin dans le premier court métrage de Sébastien Rose Vous n'avez pas votre place ici, interprète avec brio un professeur comme on aurait voulu en connaître plus. Les deux scénaristes égratignent au passage certaines attitudes et pratiques du milieu universitaire, de ces petits maîtres proposant le nivellement par le bas tout en construisant des tours d'ivoire imprenables. Dans un milieu étudiant multiculturel, Frédéric Pierre, en Louis-Ferdinand, impose sa présence en quelques scènes où le respect des ainés qu'on lui a enseigné, soustend son parcours jusqu'à une rupture. Raymond Bouchard incarne avec assurance une double figure paternelle aussi ambigue des deux côtés, à la fois comme recteur et comme géniteur. Principale figure féminine, Natacha, incarnée par une effervescente Catherine de Lean, est une autre âme en peine cyclothimique comme l'on peut en rencontrer pas seulement dans les rues sales et transversales.

La mise en scène de Rose, fluide, portée par la lumineuse photographie de Nicolas Bolduc, souvent en mouvement avec des moments de grace comme le parcours en vélo dans les quartiers chics de la montagne, réussit à nous faire sentir le foisonnement d'une métropole avec ses problèmes de circulation, ses quartiers aux HLM et ses tournages de publicités et l'impact des canaux de nouvelles en continu sur le cours des choses. La dernière partie du film annoncée par la séquence initiale risque de choquer certains spectateurs par sa violence éclatée mais elle est malheuresement le constat possible d'un monde en crise qui a perdu ses points de repère et où la parole donnée n'a plus autant de sens.

Se ressourçant dans les oeuvres de leurs ainés, les Rose fils et père ont réussi à construire une oeuvre achevée, polyphonique et dense dont les détours nous interpellent et qui amplifie le propos sur le conflit entre les générations que Sébastien avait auparavant dépeint avec ironie dans Comment ma mère accoucha de moi durant sa ménopause et La vie avec mon père.

Canada [Québec] 2008, 94 minutes – Réal.: Sébastien Rose – Scén.. : Hubert-Yves Rose, Sébastien Rose – Images : Nicolas Bolduc – Mont. : Carina Baccanale, Dominique Fortin – Mus. : John Coltrane – Son : François B. Senneville – Dir. art. : Jean Babin, Bruno La Haye – Cost. : Ginette Magny – Int. : Alexis Martin (Bertrand), Benoît McGinnis (Gilbert), Frédéric Pierre (Louis-Ferdinand), Pierre-Antoine Lasnier (Granger),Catherine de Léan (Natacha), Raymond Bouchard (le recteur Jean-Marc), Yves Jacques (Rivard), Julie McClemens (Gisèle),Paul Ahmarani (le réalisateur),  Émile Proulx-Cloutier (Stéphane), Ève Duranceau (Sophie), Paul Savoie (Tanner) – Prod.: Pierre Even - Dist.: Alliance.

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