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Texte : Rachel Haller
24iMag (www.revue24images.com)
Parution : 31 juillet 2008
LA GRAINE ET LE MULET
LA PREMIÈRE CÈNE
Dès ses deux premiers et magnifiques films, La faute à Voltaire et L’Esquive, Abdellatif Kechiche a enfourché son cheval de bataille. Paris de la disgrâce ou langue de l’exclusion, il pointe l’ostracisme et sublime l’anathème avec toutes ses armes de cinéaste, d’acteur, mais aussi de fils d’immigrés et d’homme engagé. Dans La graine et la mulet, le thème abordé semble donc suivre une suite annoncée. Slimane Beiji, beur de la première génération, s’est usé jusqu’à la trame sur un chantier naval. Plus assez rentable, on lui montre cavalièrement la porte, avec quelques miettes pour assurer ses vieux jours et ceux – qu’il voulait meilleurs- du clan: son ex-femme Souad, sa nouvelle compagne Latifa et une ribambelle d’enfants et de petits-enfants. Une vie sacrifiée pour un avenir tronqué, le bilan lui arrache sa dernière dignité. Mais Slimane refuse de plier. Avec l’aide de la fille de Latifa, Rym (extraordinaire Hafsia Herzi), il se lance dans les dédales de l’administration pour monter son propre restaurant sur une vieille carcasse de bateau. Au menu, le couscous de poisson (d’où le titre) et des seaux de sueur et d’odes au courage des petits.
L’issue reste heureusement incertaine. Malgré les similitudes de canevas, La Graine et le mulet dépasse en effet le propos de ses prédécesseurs. Parce qu’Abdellatif Kechiche a justement abandonné un certain angélisme qui voulait que l’antre des bannis se transforme en éden (éphémère) de la solidarité ou que la langue de Marivaux jetée en pâture aux banlieues devienne une école du mieux vivre et du mieux aimer. Là, le projet de Slimane rapproche certes une famille fragilisée et révèle quelques amours indéfectibles, particulièrement celui de Rym, une ado rayonnante au verbe truculent. Mais, la recette n’augure pas le miracle. Il ne suffit plus de vouloir pour réussir et surtout, les frontières entre dominants et dominés, aidants et aidés s’estompent. Dans les deux sens, les préjugés et dénonciations vont bon train. Contre les Français soûlons, contre les Arabes souillons, contre les industries, contre les ouvriers, contre la passivité de certains, immigrants et natifs confondus… Et la tribu Beiji ne présente pas non plus un visage sans tache. Par la force de l’exil, elle a dû se métisser mais la belle-fille d’origine russe reste une intruse et les écarts de son mari fleurissent sous l’omerta familiale. Les filles Beiji, elles, s’acharnent contre une autre importune, Latifa, laquelle le leur rend bien. Et Slimane a muré sa bonté dans un silence destructeur. Bref, le meilleur côtoie le pire pour former ce tableau nourri de laideur et de beauté qu’est la vie.
D’ailleurs, Abdellatif Kechiche ne se contente pas de traquer l’ambivalence ontologique dans son propos. Il lui prête aussi tous ses talents de cinéaste. La caméra happe le plan plus qu’elle ne le construit et l’image cloue le paradoxe. La virginité enfantine butte contre les limites d’un pot vide d’urine. L’amour maternel s’y dissout. Le repas familial invite au banquet sacré des bouches énormes, béantes et pleines. La danse finale, acmé sensuel du récit, tord un visage de douleur. Et même les dialogues mêlent fange et pure poésie. Partout, Kechiche poursuit la vérité multiple, l’ordinaire rarement extraordinaire du quotidien. Rebondissant sur l’incroyable authenticité des acteurs presque tous non-professionnels et encore une fois magnifiquement dirigés. Rebondissant plus encore sur un traitement temporel sans concession. Les scènes digressent et s’étirent parfois au-delà des limites de l’attention. Ces bouches n’en finissent plus de mastiquer, ce corps de danser, cette homme de courir. Dans sa quête de l’essence humaine, Kechiche a donc réussi l’impossible pirouette: représenter la vie dans toute sa tendresse et sa rugosité, dans toute sa brièveté et ses longueurs et la donner à sentir comme telle. Un chef d’œuvre!
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Texte : Élie Castiel
Séquences no 255, pp. 34-35
Parution : Juillet 2008
La Graine et le mulet
Le geste et la parole
Déjà le titre renvoie à la notion d’intégration, d’unification, voire même d’harmonie entre éléments opposants. Il s’agit là de deux ingrédients destinés à la cuisson et à la consommation. Néanmoins le nouveau film d’Abdellatif Kechiche ne se résume pas à ces activités rudimentaires aussi banales qu’essentielles. Autour de ces occupations, des individus en chair et en os, pleins de bruits et de fureur. La vie, tout court…
Les disputes, les réconciliations, les échanges de mots rudes et parfois même tendres et affectueux, les débats et les discours à n’en plus finir. Pour les signifier, des gestes anodins, agressifs selon le ton, désordonnés, impulsifs, passionnés. Gestes et mots mis en branle par des personnages d’un réalisme percutant, amoureux de la vie, conscient de leur hybridité assumée.
Ils sont Français, d’origine maghrébine, qu’importe s’il s’agit de l’Algérie, du Maroc ou de la Tunisie. La maghrébicité est présente dans tous les plans, et pourtant il y a une part d’intégration qui se manifeste à chaque mot, à chaque réplique.
Car en premier lieu, La Graine et le mulet est un film sur la parole. À cet effet, le film rejoint les deux premiers opus de Kechiche, La Faute à Voltaire (2000) et L’Esquive (2003), de par leur nature, essais plus expérimentaux que ce dernier, là où les mots prenaient une toute autre signification. Ils assumaient en effet une dimension quasi surréaliste, s’harmonisant à des récits où il fallait deviner les véritables intentions de l’auteur. Films en fin de compte, remarquablement orchestrés, intellectuels et réfléchis, qui s’adressaient à un certain public.
Les mots sont ici du domaine du concret. Ils constituent un produit brut, réel. Selon le hasard des choses et des événements, ils sont émis de manière impulsive ou spontanée, ou encore timidement, en fureur sourde, parfois même en silence. D’où une prédilection pour le gros plan, exprimant la pensée de façon plus précise, lui attribuant une signification propre et articulée.
Les mots définissent ici les personnages. Ils forgent leurs pensées, régissent leurs gestes, leurs comportements, leurs échecs fugitifs ou leurs victoires précaires. Jamais le mot digression n’a eu autant de force. Il y a écart entre les intentions et les faits accomplis, entre ce que l’ont dit et ce que l’ont veut dire, entre ce que l’on fait et ce que l’on aurait voulu faire. Il s’agit là de simplement vivre son quotidien, l’accepter pour ce qu’il est.
Accepter aussi son métissage, son nouveau vécu. Les personnages parlent le Français, éjectent par-ci par-là quelques brèves locutions arabes, le plus souvent pittoresques, conscients de leur nouvelle identité, aussi hybride soit-elle. N’y a-t-il pas là une déclaration politique de la part de Kechiche? La France actuelle est celle des nouvelles mentalités, une France globalisée, paradoxale, aussi intégrante (mariages mixtes) que raciste (Les Français n’acceuillent pas d’un bon œil l’ouverture du restaurant de Slimane). Quoi qu’on en dise, il s’agit-là d’un processus social irréversible, déjà entamé depuis plusieurs générations. Une grande partie des anciens colonisés se sont installés dans les pays de leurs occupants, non pas pour revendiquer à leur tour une part du terrain (colonialisme inversé), mais pour, sans toutefois sacrifier leur culture, bâtir une nouvelle société, mixte, dénuée de préjugés, plurielle. Avec La Graine et le mulet, Kechiche fait état de cette nouvelle France qui sans le vouloir, cède aux indéniables obligations des accommodements raisonnables, avec tous leurs inconvénients, mais sourtout avec toute la richesse qu’ils comportent.
Les deux films précédents du cinéaste et aujourd’hui La Graine et le mulet, le propulse dans le rang des cinéastes puristes pour qui le cinéma est avant tout une aventure de l’image, du son et de l’esprit, un matériau de laboratoire exigeant qui nécessite un plan d’élaboration bien précis, formel, annonciateur. Car les trois films de Kechiche parlent aussi de la direction d’acteur, ce qui implique geste et parole.
Ne faut-il pas rappeler qu’apprendre le métier d'acteur signifie s'approprier certaines compétences, habiletés, manières de penser et de se comporter qui se manifestent sur la scène (ou le plateau de tournage) comme s’il sagissait d’une seconde nature? Pour l'acteur formé, le comportement scénique devient aussi spontané ou naturel que le comportement quotidien. L’acteur doit être capable d'exécuter sans hésitation des actions que les sens des spectateurs perçoivent comme siens, organiques, efficaces et non pas hors du commun.
Ne faut-il pas aussi souligner que l’acte d’interprétation tourne autour du geste et de la parole?
Pour la parole, c’est aussi le plaisir d’émettre des mots. Sur ce plan, le repas familial sert ici de cessation des hostilités. Le verbe est doux, tendre, affectueux. Les regards complices, approbateurs. On échange des mots en français, d’autres en arabe. La jouissance du corps se confond à celle de la dégustation et de la parole.
Le corps est ce qui constitue l’autre matière du film. Il ne peut être dissocié du geste ou des mots. On prendra comme exemple la séquence finale, interminable, de la danse du ventre exécutée par le personnage de Rym, consciente de la sensualité qu’elle dégage, s’offrant aux yeux des convives et des musiciens pour calmer un incident de parcours (le couscous n’est pas encore prêt et les invités s’impatientent). Le corps est donc ici au service des autres.
Entre le couscous du repas familial préparé par une Souad mère protectrice et première femme résignée de Slimane et celui de la soirée inaugurale du restaurant improvisée par Karima, la seconde femme, qui n’accepte pas un amour partagé, la boucle est bouclée. Autour d’elles, Slimane, homme taciturne et de peu de mots, mais empreint à la mélancolie du temps qui passe, mari absent, père manquant, et Rym, jeune, de son temps, d’une sensualité débordante, humaine jusqu’au bout des doigts, rassembleuse. Corps travailleurs, corps malades, corps sans voiles, corps complices. Voix intenses, discordantes, exténuantes, et aussi amoureuses, affectueuses et bienveillantes. C’est ainsi que s’établissent les ponts entre le geste et la parole. Gestes anodins et significatifs, paroles agiles et survoltées.
Conscient de son époque, de son identé et de son statut de cinéaste engagé, Abdellatif Kechiche propose une œuvre moderne, accessible, d’un naturalisme poétique et vibrant. Le cinéaste parle de cinéma et de sa force de persuasion, de son magnétisme, de son intégrité et avant tout de son rôle essentiel qui consiste tout simplement à n’être que le reflet de la nature humaine, de sa polyvalence et de sa majestuosité. Sans contredit, et malgré sa longueur, La Graine et le mulet est un film brillant, empreint de grâce et de sensualité.
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