Papa à la chasse aux lagopèdes
de Robert Morin

Robert Morin, l’« affreux Jojo » du cinéma québécois, revient en force avec cette réflexion caustique sur le néolibéralisme économique et ce portrait amusé de l’un de ses requins, qu’il réussit à nous rendre sympathique. Minimalisme à la Kiarostami et impact maximal.

Texte : André Lavoie
Le Devoir, page e11
Parution : 22 novembre 2008

Lamento pour un fraudeur

Le lagopède réussit à confondre ses prédateurs grâce à la blancheur de ses plumes, ne faisant plus qu'un avec les paysages hivernaux. J'ignore si Robert Morin fut jadis un fier boy scout, mais ses camarades auraient eu tort de lui donner ce nom d'oiseau comme totem. Depuis ses premières impertinentes vidéos dès la fin des années 1970, le réalisateur n'a cessé de faire de gros pieds de nez au conformisme du cinéma québécois, peuplant son univers de crapules (Requiem pour un beau sans-coeur), de toxicomanes (Quiconque meurt, meurt à douleur), de racistes (Le Nèg') et de fils indignes (Petit Pow! Pow! Noël), autant de figures bien québécoises et toujours tristement universelles.

Loin de l'opulence - toute relative chez Morin - qui caractérisait Que Dieu bénisse l'Amérique, il revient à l'essentiel, et surtout à une approche sans artifices ni concessions, dans Papa à la chasse aux lagopèdes. Il s'agit en somme d'un carnet de voyage, celui d'un beau salaud de la finance du nom de Vincent Lemieux, interprété avec force par François Papineau; toute ressemblance avec Vincent Lacroix, l'ex-grand patron de Norbourg, et tant d'autres escrocs pris la main dans la caisse n'est pas fortuite. Sauf que celui-ci, cherchant une certaine forme de rédemption après avoir floué des petits épargnants, veut surtout retrouver dans les yeux de ses deux filles une admiration peut-être évaporée à jamais.

Filant vers le nord et les grands froids, sa caméra «professionnelle» d'une main et le volant de l'autre, il déballe ses complexes, étale ses rêves d'enfance liés au cinéma et se laisse prendre au jeu du conteur, relatant les exploits d'un personnage imaginaire dont les aventures ne sont sûrement pas très éloignées de celles qui ont ponctué son propre parcours. À ces confessions s'ajoutent de nombreux intermèdes plus ou moins ludiques, plus ou moins casse-cou, épisodes d'un homme en cavale au milieu de nulle part, croulant parfois sous la neige, au point même de se demander s'il en sortira vivant.

Ce qui le tient en vie, et nous toujours suspendu à ses lèvres, c'est cette parole en apparence libre et spontanée, livrée par un acteur dont le seul compagnon de jeu demeure cette caméra si près de son propriétaire qu'elle recule encore un peu plus les limites de l'intimité cinématographique. Chez Morin, le verbe se fait toujours débordant et coloré, riche en histoires farfelues, en plaidoyers passionnés et en appels de détresse dont la durée excède toujours les limites du vraisemblable. L'homme québécois n'a jamais été aussi bavard que dans le monde souvent impitoyable de Robert Morin.

Mais le cinéaste se fait aussi cruel à l'égard d'un capitalisme que même les tenants aveugles du néo-libéralisme considèrent aujourd'hui déréglé. Délaissant parfois la forme âpre du journal intime, il fait surgir des personnages qui illustrent les divers recoins de la conscience d'un sans-coeur de la finance. Procédé souvent amusant (dont cette parodie de l'émission Découvertes), respectant les limites créatives et techniques du héros devenu cinéaste par la force des choses, ces pantins moralisateurs étoffent la pensée d'un brigand qui ne serait autrement qu'un père larmoyant, un être cupide, un requin de l'économie pris dans un filet. Heureusement pour nous, il est tombé dans celui d'un chasseur rusé et créatif, Robert Morin prouvant une fois de plus, si besoin est, le caractère unique et essentiel de son cinéma de l'insolence généreuse, et baveuse.

Texte : Louis-Paul Rioux
Mediafilm
Parution : 21 novembre 2008

«PAPA À LA CHASSE AUX LAGOPÈDES»
Can. 2008. Comédie. Réalisation, scénario et photographie: Robert Morin. Montage: Michel Giroux. Avec François Papineau, Georges Aubin, Ben Gibson, Alfred Adderly. 91 min.

Menacé de prison pour une fraude de cent millions de dollars aux dépens de plusieurs petits épargnants, Vincent Lemieux fuit vers le Grand Nord où l'attend un avion qui le conduira aux Bahamas. Équipé d’une caméra numérique, il enregistre son témoignage à l’intention de ses deux fillettes chéries, à qui il tente, ici de justifier son geste, là de leur expliquer le b.a.-ba de la finance. Apprenant, une fois rendu à son premier point de chute, que le pilote n’arrivera que le lendemain, Vincent part chasser le lagopède, un oiseau nordique. Mais en voulant récupérer une de ses prises, il glisse dans une pente. Tout en se frayant un chemin dans la neige pour remonter vers la route, le fraudeur poursuit son dialogue avec ses filles, à qui il raconte également les aventures fabuleuses de son alter ego, le «P'tit Sicotte».

Par le biais d'un dispositif minimaliste dont il a le secret (cf. YES SIR! MADAME... et PETIT POW! POW! NOËL), Robert Morin formule une réflexion intelligente et nécessaire sur les dérives du capitalisme et les méfaits des bandits en cravate. Bien que calqué sur Vincent Lacroix, avec un zeste de Jean Lafleur, son protagoniste est loin d'être une haïssable caricature. Au contraire, le personnage apparaît riche, complexe et pluriel: père aimant, manipulateur cynique, poète et conteur doué, criminel rongé par la culpabilité, sans oublier le vulgarisateur émérite, illustré à travers l'hilarante parodie de Charles Tisseyre, d'ores et déjà un morceau d'anthologie. Il en résulte une oeuvre caustique et tendre, aux images nettes et soignées (malgré un tournage dans des conditions climatiques extrêmes), portée à bout de bras par François Papineau, qui incarne presque tous les personnages. Sa performance, exigeante, généreuse, nuancée et attachante, force l'admiration.

Cote Mediafilm : 3 (très bon).

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