Import Export
d'Ulrich Seidi

Il est de ces films qu’on ne voudrait pas voir, mais que l’on s’en voudrait d’avoir manqués. Paradoxe ? Pas tant que ça, du moins chez nos membres, qui ont plutôt apprécié la douche froide servie par Ulrich Seidl.

Texte : Rachel Haller
ICI, page 34
Parution : 14 août 2008

A L’Est de l’Eden

Dans Import Export, Ulrich Seidl joue encore une fois de la caméra comme d’un scalpel. Glaçant.

Les ruines du Mur sont redevenues poussière depuis longtemps, mais les autres, celles d’une société livrée aux crocs des nouveaux seigneurs de l’argent s’amoncellent. Les HLM s’affaissent sur leur lit d’immondices. L’eau n’y coule plus, les ascenseurs n’y fonctionnent plus. On s’y entasse dans le froid et l’attente d’un salaire-utopie. Reste la magouille ou le sexe, de la chair fraîche vendue à petit prix entre des murs de carton. Ou le rêve de l’Ouest. Partir, comme Olga, avec son avenir dans une valise et son passé enfoui comme une cicatrice.

Et là-bas? Sous la caméra d’Ulrich Seidl, on s’en doute, le constat n’est guère plus réjouissant. Il est même glaçant, car sans colère, ni jugement. Car dans Import Export comme dans Tierische Liebe ou Models (deux monuments), la médiocrité a le visage de la fatalité. Une fatalité clouée dans des cadres atones, immobiles et assassins.  Déroulée avec la plus grande économie de parole et de jeu. Paul y erre entre d’autres barres d’immeubles moroses, d’autres boulots minables et d’autres contemporains puant la bière, la violence et le racisme bon marché. Avant de faire le trajet inverse… de la grisaille à la grisaille.

L’un part, l’autre arrive. Leurs histoires s’emboîtent, miroirs grossissants d’une triste universalité: la suprématie du puissant. Qu’il s’agisse de l’exilé face au bon citoyen, de l’homme face à la femme, du riche face au pauvre, du jeune face au vieux (les scènes dans l’hôpital-mouroir sont d’une audace inouïe), la société laisse toujours la même issue au combat. Reste quelques parcelles d’espoir glanées au détour d’une humanité rescapée. Ou peut-être d’une quête de soi plus forte que la collectivité… Un film difficile mais absolument indispensable.

Texte : Jean Beaulieu
Mediafilm (www.mediafilm.ca)
Parution : 15 août 2008

«IMPORT EXPORT» Autr. 2007. Drame de moeurs d'Ulrich Seidl avec Ekateryna Rak, Paul Hofmann, Michael Thomas, Maria Hoffstätter, Georg Friedrich, Natalya Baranova. 135 min.

Infirmière en Ukraine, Olga n'arrive plus à joindre les deux bouts. Après avoir tenté de boucler ses fins de mois au moyen du cybersexe, elle laisse son bambin à sa mère pour s'expatrier à Vienne, où l'attend une amie. De son côté, Paul, un jeune Viennois instable et criblé de dettes, ne parvient jamais à conserver un emploi. Michael, son beau-père, lui demande alors de l'aider à exporter divers produits, dont de vieilles machines à sous, afin de les écouler dans les pays d'Europe de l'Est. Mais chacun déchante dans sa nouvelle vie: Paul est dégoûté par le comportement décadent de Michael, tandis qu'Olga doit se contenter d'un boulot de femme de ménage dans un service de gériatrie.

Issu du documentaire, Ulrich Seidl offre, tout comme son compatriote Michael Haneke, une vision noire et pessimiste du monde. Poussant encore plus loin que ce dernier l'illustration de la laideur, l'auteur de DOG DAYS construit une oeuvre singulière, empreinte d'humanisme, même s'il a parfois tendance à se complaire dans le détail sordide. Dans IMPORT EXPORT, nous suivons le parcours parallèle et inverse de deux personnes soumises à diverses formes d'humiliation, la plupart caractérisées par un rapport dominant/dominé, où l'argent mène le jeu. Comme dans ses autres films, Seidl pratique une mise en scène rigoureuse marquée par des images volontairement blafardes et son obsession du cadrage symétrique, où les personnages occupent presque toujours le point central de l'écran, comme s'ils ne pouvaient échapper à leur destin. La distribution, formée de comédiens et de non-professionnels, est d'un naturel désarmant.

Cote Mediafilm : 3 (très bon)

© AQCC 1999-2008