Contre toute espérance
de Bernard Émond

Deuxième volet, après LA NEUVAINE, de la trilogie de Bernard Émond sur les vertus théologales de la religion catholique, CONTRE TOUTE ESPÉRANCE se révèle sans aucun doute comme le premier film québécois de fiction important à sortir en salles cette année.

Texte : Pierre Barrette
24 images, no 133, pages 60-61
Parution : Septembre 2007

Contre toute espérance de Bernard Émond
Portrait d’une sainte ordinaire en pasionaria

Bernard Émond nous a habitués, aussi bien dans son œuvre documentaire que dans ses films de fiction, à un cinéma épuré, sans concession aux poncifs du jour, un cinéma aussi près qu’il est possible de la vie et des êtres, qu’il dépeint parfois crûment mais toujours avec une sorte de tendresse attentive, une ouverture à la souffrance du monde qui font de chacun de ses films une expérience spirituelle, au sens le plus fort et noble du terme, comme on serait tenté de le dire des films de Bresson, par exemple. Son dernier opus, Contre toute espérance, fait partie d’une trilogie amorcée par La neuvaine et qui porte sur les vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité. On y dépeint la longue descente aux enfers d’un couple après que l’homme, victime d’un accident cardiaque, se retrouve impotent; sa femme prend soin de lui et de la maison tout en occupant des emplois peu rémunérés, résignée en quelque sorte à accepter par amour ce destin qu’elle n’a pas choisi. Rien de spectaculaire ici : que la vie montrée dans son déroulement monotone, et la détérioration progressive d’une situation que l’on ressent, comme spectateur, viscéralement intenable. Et c’est là, à n’en pas douter, la très grande force de ce film : la manière dont il nous communique l’étouffement de ses personnages, leur détresse contenue, l’absolu désarroi qu’ils ressentent devant le cumul des pertes, en même temps qu’il révèle les voies d’une grâce tout incarnée, plus humaine et terrestre que divine.

Le ciel et la terre
En effet, contrairement à La neuvaine qui se nourrissait d’une imagerie religieuse appuyée quoique légitime (la rencontre avec le prêtre, l’ombre constante de la basilique Sainte-Anne, la présence répétée d’objets de culte), toute l’action de Contre toute espérance, à l’exception d’une visite solitaire que Réjeanne fait à l’église, se déroule dans un monde tout à fait séculier, largement affranchi de la symbolique catholique traditionnelle. Ce choix a pour conséquence d’ancrer plus fortement encore dans la réalité contemporaine, et par le fait même de la rendre vivante, une réflexion d’essence théologique qui se trouve de la sorte à marquer non seulement son actualité mais sa très grande pertinence, à une époque dominée comme la nôtre par le phénomène de la consommation outrancière et le vide spirituel qu’elle engendre. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le film débute – après une entrée en matière qui nous informe de la fin tragique de l’histoire – par les images d’une abondance (toute relative, certes) que la plupart de nos contemporains tiennent pour acquise : le couple, mari camionneur et femme téléphoniste, a le coup de foudre pour une petite maison de banlieue qu’il imagine déjà sienne, fleurie et accueillante; il l’achète, même si elle paraît un peu chère pour ses moyens, et s’y installe. Les quelques minutes du film qui suivent constituent en quelque sorte une image du bonheur, un état près de la félicité pour Réjeanne et Gilles qui y coulent des jours paisibles, empreints de sérénité. On comprend aisément que l’accident cardiovasculaire qui laisse soudainement le mari à moitié paralysé et aphasique représente donc en quelque sorte une variation sur l’idée de la chute originelle, son exclusion définitive du paradis terrestre.

Le trajet qui s’amorce alors est celui d’une lente dégradation des conditions de vie du couple, dont le film présente une radiographie sans concession. Bernard Émond a l’immense mérite ici de montrer comment se répondent et se répercutent au cœur du drame les dimensions de l’intime et du collectif, combien le sort de ces deux êtres secoués par la vie dépend non seulement de leur force morale et des choix fondamentaux qu’ils doivent faire, mais procède tout autant de ces puissances extérieures – socioéconomiques, dirait-on dans le langage des sciences humaines – qui structurent le monde où ils vivent. Et le film laisse planer peu de doute quant aux convictions profondes du réalisateur; en faisant de Réjeanne une téléphoniste qui perd son emploi à la suite d’une « restructuration » d’entreprise, le scénario ouvre la voie à un commentaire d’ordre social qui vient encadrer le destin individuel des personnages. Ces derniers se mettent alors à valoir non seulement pour le drame humain auquel ils donnent corps, mais tout autant pour la « classe » à laquelle ils appartiennent et dont ils offrent ainsi une synecdoque révélatrice. D’où la forme qu’emprunte le film, et qui se veut une sorte de reconstitution et d’explication sur le mode de l’enquête policière des étapes ayant mené Réjeanne à faire un geste ultime de colère. Et il s’agit d’un acte si éloigné de ce qu’elle est profondément, si empreint d’une rage sourde cumulée au fil des épreuves – elle se rend à Westmount et vide un chargeur de fusil sur la résidence du dirigeant de la compagnie de téléphone qui l’a licenciée –, qu’il est aisé de comprendre qu’elle agit en fait au nom d’une condition qui la dépasse et dont elle se fait pendant un moment l’instrument d’une juste vengeance.

L’iconographie religieuse du Moyen Âge et de la Renaissance représentait la vertu théologale de l’espérance sous les traits d’une femme, dontune ancre constituait l’attribut; et c’est bien ainsi qu’elle semble se présenter dans Contre toute espérance, incarnée dans le personnage de Réjeanne, magistralement interprétée par Guylaine Tremblay. On n’a pas assez dit encore le talent de cette actrice – connue en outre pour sa grande aisance dans le registre comique et ses nombreux rôles significatifs à la télévision – à figurer la force tranquille, à irradier de l’intérieur une espèce de pugnacité bienveillante, à se faire par le miracle de sa simple présence au monde la personnification tangible d’une bonté sans mièvrerie. Elle tient littéralement le film sur ses épaules, offrant en même temps qu’une prestation qui se développe tout en humilité, la chaleur et l’intensité d’une pasionaria vouée aux desseins apparemment tranquilles de l’amour conjugal et qui doit affronter les déchaînements des éléments. Il est remarquable par ailleurs que le film présente plusieurs très beaux seconds rôles (on notera au passage toute la réserve et la délicatesse qu’apporte René-Daniel Dubois au personnage de l’enquêteur), à commencer par celui du meilleur ami de Gilles interprété par Gildor Roy; comme le film dépeint la situation difficile que vivent Réjeanne et Gilles dans une mise scène dépouillée et tendue, qui confine parfois à l’austérité, les apparitions de ce géant aux airs un tantinet bonhommes et à la dégaine sympathique tendent à désamorcer un peu de la raideur dramatique qui vient inévitablement à s’accumuler. Peu d’acteurs de cinéma au Québec peuvent revendiquer une pareille présence à l’écran, jetant sur leur personnage une lumière telle qu’ils en transfigurent chacune des scènes où ils apparaissent.

Le défi de l’intemporel
Comme le faisait déjà remarquer notre collègue Gérard Grugeau au sujet de La neuvaine, « la rencontre du spirituel et du temporel a toujours été inscrite au cœur de la pensée tourmentée de Bernard Émond », et il apparaît de plus en plus clairement que c’est cette conjonction qui constitue l’âme et le souffle de son œuvre, lançant par là même un défi à notre temps et en particulier à ses « industries culturelles » obsédées par le divertissement à tout prix, aveuglées par cette « peur de l’ennui » dont parlait Pascal et qui caractérise si bien l’homme moderne qui ne sait plus, ne veut plus regarder sa condition avec lucidité. Peut-être fallait-il que le Québec, jadis si pieux, se soit détourné pendant un demi-siècle devant le caractère sacré du monde pour être à nouveau capable d’en mesurer l’évidence telle qu’elle s’exprime, non plus dans le sermon de curés en chair, mais dans la chair souffrante des hommes, et accepte pour ce qu’il est l’héritage du catholicisme. En ce sens, le dernier plan de Contre toute espérance est peut-être l’un des plus beaux, des plus forts et des plus vrais de tout notre cinéma. Réjeanne, qui a été amenée en psychiatrie par la police à la suite de son geste désespéré, n’a pas prononcé une seule parole depuis son arrestation malgré les questions de l’inspecteur qui tente de comprendre les circonstances de la mort de Gilles. Elle est dans un état de catatonie apparemment complet, effondrée, littéralement sidérée par le poids incommensurable de la souffrance ; la caméra cadre alors son visage en gros plan, de face, et le regard de Réjeanne trouve l’objectif qu’il fixe cependant qu’elle prononce les premières paroles de sa nouvelle vie : « Dieu, aidez-moi ». Il y a dans ce regard et ces trois mots le supplice et le désir de la foi, du défi en même temps que de l’abnégation, autant de désarroi que d’amour.

Que celui ou celle qui arrive à en soutenir l’intensité sans sourciller se questionne sur son humanité.

Québec, 2007. Ré. et scé. : Bernard Émond. Ph. : Jean-Claude Labrecque. Mont. : Louise Côté. Son : Marcel Chouinard, Hugo Brochu, Martin Allard, Bernard Gariépy Strobl. Dir. art. : Gaudeline Sauriol. Mus. : Robert Marcel Lepage. Int. : Guylaine Tremblay, Guy Jodoin, Gildor Roy, René-Daniel Dubois, Serge Houde. 87 minutes. Couleur. Prod. : Bernadette Payeur pour l’ACPAV. Dist. : Les Films Séville.

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