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Texte : Élie Castiel
Séquences no 258, pp. 36-37
Parution : janvier 2009
Entre les murs
L’école buissonnière
La Palme d’or du dernier Festival de Cannes est hautement justifiée. Non seulement elle auréole une œuvre digne, sincère, franche et d’une actualité incontestable, mais confirme également la teneur de la réflexion intellectuelle et morale du réalisateur des magnifiques Ressources humaines et L’Emploi du temps. Laurent Cantet fait désormais partie des plus grands.
La présence de François Bégaudau, également coscénariste et auteur du livre dont le film est une adaptation, procure à Entre les murs une caractéristique documentaire qui se poursuivra tout le long d’une fiction qui ne ressemble à aucune autre. Le huis-clos favorise l’éclatement de sous-thèmes sociaux, l’un aussi pertinent que l’autre. Qu’en est-il de l’enseignement au secondaire, aujourd’hui ? Et plus encore, lorsqu’il s’agit d’écoles à grande population multiethnique comme il s’en trouve partout dans les pays industrialisés.
Il y a d’abord un début, un geste banal, quotidien, routinier, celui d’un prof qui se dirige vers l’établissement où il enseigne. Ici, la caméra est proche de lui – elle le sera aussi pour la plupart des séquences en classe, privilégiant ou plutôt accentuant le rapprochement vers l’autre, l’enfermé, l’étranger, le révolté. À partir du moment où on entre en classe, l’objectif de la caméra ne bougera pratiquement pas de ce huis clos, microcosme social où s’affrontent avec agitation la logique contre l’insurrection, le calme contre la tempête, l’effronterie contre le bon sen. Autant de particularités humaines qui ne sont que le reflet d’une nouvelle morale du comportement. Sur ce point, Entre les murs est un outil de travail et de formation essentiel et d’une urgence capitale pour les professeurs et les élèves au secondaire.
On en sort anéanti, bouleversé, enragé et en même temps séduit et littéralement changé par la puissance d’évocation de cette réalité sociale dont on parle beaucoup dans les médias, mais qui, jusqu’à présent, n’engendre pas de véritables solutions quant aux problèmes évoqués.
Qui dit enfermement, dit aussi résistance. Le prof, ou capitaine d’un navire rempli de mutinés ne parvient pas à calmer les passions, les questions intimes qu’on lui adresse sans vergogne (par exemple, à savoir s’il est homosexuel), les agitations sans bornes, le manque d’intérêt sont régulièrement monnaie courante. Les élèves sont issus de quartiers défavorisés de la banlieue parisienne. Leur quotidien scolaire est à la fois fiévreux et totalement instable. Ici, il ne s’agit plus d’éducation, mais de survie. Si la fiction est librement adapté du livre de Begaudeau, Entre les murs s’étale en une année scolaire complète, favorisant l’évolution autant du/des prof(s) que des élèves. Film pédagogique à souhait, et tant mieux, le nouveau film de Laurent Cantet est une œuvre inspirée, d’une rigueur intellectuelle accomplie, qui réussit comme par magie à transformer une année soit disant d’études en un voyage périlleux dans les méandres de l’âme sociale des oubliés.
Cantet joue-t-il la carte du naturalisme ou du réalisme? Impossible de répondre à cette question tant Entre les murs est autre. Le rythme, le ton, le dynamisme de cette sorte d’enquête de milieu et la nervosité de l’ensemble sont autant de composantes qui forment la charpente d’une œuvre singulière où règnent l’esprit d’observation, la richesse d’une mise en scène à la fois vigoureuse, limpide et intransigeante, la participation de comédiens non professionnels qui dévoilent avec un naturel désarmant la capacité de leur talent.
C’est un film fait d’ellipses, de ruptures, de silences aussi, de gestes furtifs, de mouvements instinctifs, de fracas et de turbulences, de paroles émises dans différents tons, celles des élèves, le plus souvent incompréhensibles et inintelligibles, et celles du prof, qui servent de contrepoint. Mais aussi des paroles autour desquelles se cristallisent les conflits, les débordements de toutes sortes et les jeux de pouvoir.
Un élève trop agité est entraîné par son comportement au conseil de discipline. Il sera viré malgré la présence de sa mère, qui ne parle pas français, mais qui comprend le drame qui se joue. Merveilleuse métaphore sur l’intégration : S’intégrer ou pas? S’apprivoiser aux normes sociales ou vivre en constante révolte? Susciter la pitié ou le mépris? Questions fondamentales que Cantet aborde de front, ne laissant aucun doute planer, suscitant constamment le débat chez le spectateur. Car ici, contrairement à la majorité des fictions, celui-ci est lui aussi invité à endosser son adhésion. Et on n’attendra pas la fin. Toutes les séquences, chaque parole prononcée suscitent une réaction. Ce type de cinéma associatif ou participatif implique un équilibre entre le réalisateur et les spectateurs. La politique du regard subit alors une transformation, rendant l’entreprise en question vulnérable mais en même temps ouverte au discours, chose rare de nos jours.
Le cours donné par le prof n’est ni magistral ni une leçon de morale non plus. Puisqu’au fond, Entre les murs est un film qui tâte le pouls d’un quotidien inerte, sans surprise, banal et répétitif, et sans doute imprévisible, menacé sans cesse d’éclater.
Quand la fin du film arrive et que le générique défile, on cherche, par habitude, l’auteur de la bande-son. Mais en vain, le générique n’en fait pas mention. Dommage puisque tout au long de l’action, les murs infranchissables de la classe font constamment écho à nos musiques intérieures. C’est sans doute parce que Cantet tenait à préserver intactes ses véritables intentions sans se laisser distraire par des artifices qui auraient pu diluer le propos.
LA question du film est imanquablement posée par un élève. Mais ellle gêne, car à défaut d’y savoir répondre, c’est tout le système qui bascule : « Monsieur, je ne comprends pas ce qu’on fait ! » Interrogation monumentale, terrible, provocante, d’une actualité déconcertante à laquelle Cantet répondra dans une finale inattendue, magnifique, digne de grands moments de cinéma.
France 2008, 128 minutes – Réal. : Laurent Cantet – Scén. : Laurent Cantet, François Bégaudeau, Robin Campillo, d’après le roman de François Bégaudeau – Images : Pierre Milon, Catherine Pujol, Georgi Lazarevski – Mont. : Robin Campillo, Stéphanie Léger – Son : Olivier Mauvezin, Agnès Ravez, Jean-Pierre Laforce – Dir. art. : Sabine Barthélemy, Hélène Bellanger – Cost. : Marie Le Garrec – Int. : François Begaudeau (François), Nassim Amrabt (Nassim), Laura Baquela (Laura), Franck Keïta (Souleymane), Rachel Régulier (Khoumba), Samantha Soupirot (Samantha), Carl Nanor (Carl), Louise Grinberg (Louise), Wei Huang (Wei), Lucie Landrevie (Lucie) – Prod. : Carole Scotta, Caroline Benjo, Barbara Letellier, Simon Arnal – Dist. : Métropole.
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