L'encerclement
de Richard Brouillette

Directement en provenance du champ gauche, le documentaire fleuve de Richard Brouillette, remarqué à la dernière Berlinale, vient s’ajouter à une tradition riche en films anti-néo-libéralisme économique canadiens (tels Manufacturing Consent et The Corporation).

Texte : Helen Faradji
Arrêtetoncinéma (http://arretetoncinema.blogspot.com/)
Parution : 27 février 2009

À VOIR CETTE SEMAINE POUR NE PAS MOURIR IDIOT

En voyant L’encerclement, documentaire majeur de Richard Brouillette, une pensée s’impose : et si le cinéma québécois était, comme un secret bien gardé, doté d’une capacité de réaction au monde absolument extraordinaire ? Plus qu’ailleurs sur la planète cinéma, sommes-nous en train de nous découvrir à travers un cinéma en prise réelle et directe avec la société ?

Formidable miroir où se lire, L’encerclement vient en effet de conclure une sorte de trilogie, amorcée par Papa à la chasse aux lagopèdes de Robert Morin et Un capitalisme sentimental d’Olivier Asselin ; une trilogie faisant le point sur l’état de nos mondes contemporains. Et quel état ! Dévastés par une idéologie sans cœur. Ruinés par l’avidité sans borne d’une poignée de profiteurs. Accablés par l’amoralité d’un système financier aux griffes omnipotentes.

Pour être parfaitement honnête, peut-être aurait-il fallu voir L’encerclement avant ses deux compères. Comme un cours de base, en quelque sorte. Une propédeutique incroyablement stimulante.

Documentaire d’une érudition captivante (on y croise Noam Chomsky, Ignacio Ramonet, Normand Baillargeon, Oncle Bernard ou Omar Aktouf – un vulgarisateur de génie-, la crème de la crème de la pensée), le film s’attache à l’immense entreprise de comprendre, recto-verso, le capitalisme et sa plus récente doctrine, le néo-libéralisme. Vaste, vaste programme que Brouillette aborde avec la patience d’une fourmi et l’opiniâtreté de ceux qui refusent ce monde anesthésié tout prêt à se laisser engloutir par les décision néo-libérales et leurs conséquences. Avec un didactisme bienvenu, mais sans dogmatisme, on se balade à droite, à gauche, au centre, en arrière et en avant, avec le sentiment, peut-être pour la première fois, de pouvoir avoir une vision d’ensemble de ce qui fait tourner le monde. Money makes the world go ’round…

Un point de vue global, complet et riche pour faire le point sur l’économie de marché. En noir et blanc, et en 10 chapitres, pour que la pensée prenne toute la place. En détails constants et pertinents pour que l’intelligence soit sans cesse sollicitée. En mode majeur, nourrissant et d’une rare pertinence pour offrir la meilleure des réponses possibles à la paralysie de la pensée unique.

À voir sans faute (…)

Texte : André Roy
24 Images no 141, p. 64
Parution : Février 2009

L'encerclement – La démocratie dans les rets du néolibéralisme de Richard Brouillette - Leçon de cinéma, leçon de politique

Richard Brouillette fait partie d'un petit nombre de créateurs (on pense à des gens comme Jean Gagné et Serge Gagné) qui croient à l'utopie et aux changements et qui ont tourné des films indépendants, un cinéma de l'artisanat, le plus souvent hors des circuits de production usuels. Il a aidé René Bail à terminer Les désœuvrés. Il a donné en 1995 le film essentiel sur un de nos plus importants cinéastes, Gilles Groulx, avec Trop, c'est assez. Treize ans plus tard, il revient avec un documentaire qui deviendra incontournable, une œuvre de longue haleine et ambitieuse qui explique les tenants et les aboutissants du néolibéralisme.

C'est un film exceptionnel, non pas tant par sa longueur, 160 minutes – l'auteur nous les fait oublier, on ne voit pas le temps passer –, que par son mélange étonnant de rigueur et de liberté. C'est un documentaire clair, dynamique, captivant, qui refuse l'esthétique conformiste de la télévision, son habillage chic et choc obtenu par le clip journalistique, le mitraillage des nouvelles dans le plus court laps de temps possible, les enquêtes sommaires, la voix off profuse et redondante. Le cinéaste n'adopte aucun des procédés télévisuels qui, par leur hystérie formelle, saturent l'image, gonflent l'information et l'évident en même temps.

Richard Brouillette va à l'encontre du formatage télé courant : son film, en 16 mm, est en noir et blanc ; les plans sont longs et presque tous fixes, pour qu'on puisse bien entendre les propos des intervenants ; les images d'archives, rares, sont réduites à des extraits très courts de bandes d'actualités, à des photos de personnes dont on parle ou à des documents écrits ; les commentaires en voix off sont remplacés par des cartons qui introduisent les chapitres du documentaire ou expliquent brièvement une information (par exemple, ce qu'est la Conférence de Bretton Woods de 1944). Tout se niche dans la parole des philosophes et théoriciens, qu'ils soient défenseurs ou détracteurs du néolibéralisme, parole qui ne vise pas à la fumeuse objectivité dont on nous ânonne l'importance et l'inévitabilité, mais à la confrontation des idées. On est dans la lutte de la pensée qui – on le sait – s'appuie sur la dialectique et la contradiction. L'encerclement est en l'illustration lumineuse.

Divisé en deux grandes parties (« Portrait général de l'idéologie néolibérale » et « L'encerclement de la pensée et de la démocratie par le néolibéralisme ») et en dix chapitres, le film fait le tour de la question de ce courant de l'économie politique dans son rapport avec la démocratie. Pour ses défenseurs, la démocratie est un obstacle au libre marché ; pour ses contempteurs, le marché affaiblit la démocratie. Mais, surtout, le réseau néolibéral s'appuie sur les think tanks, le système d'éducation, les médias, les partis politiques, les marchés financiers, les organisations bancaires intergouvernementales, les multinationales, les divers gestionnaires de l'épargne et des fonds de pension, et certains syndicats. Le documentaire expose la matière dans ses quatre premiers chapitres et la critique dans les six suivants. Il est moins un pamphlet qu'un manuel de connaissances. Il forme plus qu'il informe. Il a un aspect pédagogique – dans son application la plus positive – qui se garde des révoltes et des rages (qui n'auraient rien apporté, sinon le spectacle d'un certain narcissisme des intervenants comme la télé nous en montre tant), qui le protège des trous et des manques (le sujet est pleinement cerné) et le valorise par sa précision et sa concision. D'une certaine façon, en choisissant analystes et intellectuels de renom qui défendent ou attaquent, le cinéaste donne à son film l'allure d'un procès – avec ses avocats du libéralisme que seraient Martin Masse, Jean-Luc Migué, Filip Palda, entre autres, et ses avocats de la démocratie qui ont pour nom Normand Baillargeon, Noam Chomsky, Michel Chossudovsky, Ignacio Ramonet, etc., et dont le jury serait en quelque sorte composé par les spectateurs. Riche, jamais rébarbatif, totalement abouti, L'encerclement est tout autant une leçon de politique qu'une leçon de cinéma remarquables.

Québec, 2008. Ré., mont. et prod. : Richard Brouillette. Ph. : Michel Lamothe. Son : Simon Goulet. Mus. : Éric Morin. Mix. : Éric Tessier. N. et b. 160 min. Dist. : Les films du passeur.

Texte : Philippe Gajan
24 iMAG (www.revue24images.com/)
Parution : 26 février 2009

UNE LEÇON D'INTELLIGENCE AU CINÉMA: QU'EST-CE QU'UN FILM D'UTILITÉ PUBLIQUE?

Il est des films qu'on aimerait déclarer d'utilité publique. Ils sont rares et précieux et L'encerclement: la démocratie dans les rets du néolibéralisme de Richard Brouillette est l'un d’eux; au même titre que The Fog of War: Eleven Lessons from the Life of Robert S. McNamara, le film d’Errol Morris ou que L'avocat de la terreur de Barbet Shroeder, films avec lesquels il partage d'ailleurs certaines affinités. D'abord une véritable ambition : celle d'être au monde, en embrassant non seulement le présent, mais aussi l'histoire, en nommant les concepts, c'est à dire en les distinguant. Le film est synthétique, précis, transparent, bref lumineux. Pour rejoindre Marcel Jean, qui dénonçait l'exploitation de la misère dans Slumdog Millionnaire : « Le cinéma, cependant, n'est pas qu'affaire de technique, ni d'efficacité narrative, d'ailleurs. Le cinéma, c'est aussi une affaire d'éthique.»

Et de l'éthique, Richard Brouillette n'en manque pas, à commencer par sa conception de l'intelligence. Dans L'encerclement, l'un des protagonistes nous en donne une définition : est intelligent celui qui pose le problème, non pas celui qui le résout. Cette définition devient programmatique pour Richard Brouillette: il pose avec une rare clairvoyance le problème, en deux temps : qu'est-ce que le néo-libéralisme; quelles sont ses stratégies d'encerclement de la démocratie? En introduction, Ignacio Ramonet nous rappelle comment il a introduit le terme de pensée unique. Voilà donc en termes forts les données du problème. En embrassant la complexité du monde et de son sujet, le film fait plus que décrire, il donne au spectateur les outils pour pouvoir à son tour poser le problème. Le tour de force qu'a accompli sur près d'une décennie Richard Brouillette force le respect. Il prend et donne le temps, tout d’abord par la durée exceptionnelle de la maturation du projet, mais aussi par le temps donné à la parole enfin contextualisée. Le temps, ici, est précieux : il inverse le principe d'illustration et d'instrumentalisation trop souvent à l'oeuvre (« j'ai raison, voilà pourquoi ») en proposant la raison comme stratégie (le bon vieux « je pense donc je suis »). Certes, cela fait sans doute du cinéaste un humaniste héritier des Lumières, mais qui s'en plaindrait?

Pourquoi ne pas utiliser dès lors L'encerclement comme préalable à d'autres oeuvres importantes du cinéma québécois? On peut penser au dyptique africain de Sylvain L'espérance, La main invisible (ce fameux concept d'Adam Smith, père du libéralisme, dont il est abondamment question dans L'encerclement) et Un fleuve humain, ou encore plus récemment, dans le domaine de la fiction, à  Papa à la chasse aux lagopèdes de Robert Morin et à Un capitalisme sentimental d'Olivier Asselin. Préalables ou même compléments, tant ces films participent tous d'un même paradigme qui décline l'importance fondamentale du réveil de la responsabilité individuelle au sein de la collectivité, ou pour parler plus simplement : ouvrons les yeux, réapprenons à penser par nous-mêmes. Car Richard Brouillette, selon toute probabilité, ne possède pas de boule de cristal. Il faudra donc bien admettre au vu des résonances créées entre le film et la crise financière, économique et politique dans laquelle nous sommes plongé, que cette dernière était inscrite au coeur même des stratégies d'encerclement du néo-libéralisme. 1 + 1 = 2, encore fallait-il poser l'équation.

En terminant, une question en forme de suggestion : Madame la Ministre de l'éducation, pourquoi ne pas mettre L'encerclement au programme ? C’est aussi ce qu’on appelle l’utilité publique.

© AQCC 1999-2009