De l'autre côté
de Fatih Akin

Prix du scénario et prix œcuménique à Cannes en 2007, le second volet de la trilogie de Fatih Akin, après HEAD-ON, sur l’amour, la mort et le mal, débarque de ce côté-ci de l’Atlantique. Certains de nos membres ont été séduits par ce nouvel opus du plus prometteur des cinéastes turco-germaniques (ou carrément allemands) de sa génération.

Texte : Louis-Paul Rioux
Mediafilm
Parution : 2 mai 2008

«DE L'AUTRE CÔTÉ»
Allemagne - Turquie. 2007. Drame de Fatih Akin avec Baki Davrak, Nurgül Yesilçai, Hanna Schygulla, Patrycia Ziolkowska, Tuncel Kurtiz et Nursel Köse. 122 min.

À Brême, un vieil immigré turc tue accidentellement une compatriote prostituée qui, contre rémunération, avait accepté de vivre avec lui. Le fils du criminel, professeur d'allemand à l'université de Hambourg, lui tourne alors le dos et se rend en Turquie dans l'espoir de retrouver la fille de la défunte. Or, il ignore que cette dernière, une étudiante appartenant à un groupe activiste armé, a fui son pays et s'est réfugiée en Allemagne, où elle compte revoir sa mère. À Hambourg, la jeune fille sans le sou est secourue par une étudiante allemande qui l'héberge dans la maison de sa mère. Lorsque la jeune Turque est déportée puis emprisonnée pour activités terroristes, sa bienfaitrice, qui en est tombée amoureuse, part pour Istanbul afin de lui venir en aide. Au grand dam de sa mère, qui pressent un drame.

Après le percutant HEAD-ON, Fatih Akin, né en Allemagne de parents turcs, poursuit l'exploration de ses racines métissées, cette fois à travers un récit tour à tour dur et émouvant, sur les thèmes de la mort et de la réconciliation. En fait, l'auteur aborde de nombreux autres sujets, dont l'intégrisme religieux, la misère sexuelle, la lutte pour les droits individuels, l'entrée de la Turquie dans l'union européenne, l'importance de l'éducation et l'amour de la littérature, au fil d'un scénario elliptique, allusif, intelligemment structuré, qui réserve autant de coïncidences commodes que de rencontres manquées. La mise en scène attentive et soignée d'Akin met en relief les beautés contrastées de ses deux patries, filmées avec une affection palpable. Dans la foulée, le réalisateur rend un hommage touchant aux cinématographies allemandes et turques en réunissant sur son plateau Hanna Schygulla, égérie de Rainer Werner Fassbinder, et Tuncel Kurtiz, acteur fétiche de Yilmaz Güney. Ceux-ci offrent de magistrales interprétations, parfois bouleversantes, qui ne font cependant pas ombrage à celles de leurs talentueux jeunes partenaires.

Cote Mediafilm : 2 (remarquable)

Texte : Helen Faradji
Arrêtetoncinéma.blogspot.com
Parution : 2 mai 2008

AU CROISEMENT DES PARALLÈLES
L’amour, la mort, le mal. Trois thèmes sous l’égide desquels Fatih Akin placera cette trilogie dont il rêve. Le diamant brut Head-On, en 2005, en était l’amorce. L’apaisé De l’autre côté, aujourd’hui, nous invite à poursuivre le voyage.

Chassé-croisé de 6 destins entre Istanbul et Hambourg, De l’autre côté est en effet un film étonnement calme et serein. L’on y mourra pourtant, l’on y aimera aussi, fort et violemment. Mais l’on y trouvera une paix étrange et singulière. C’est que De l’autre côté, sous ses dehors fluides et tempérés, est avant tout un film bien construit. Un film confortable et géométrique, même, mêlant ses lignes de fuite, ses parallèles et ses points de concentration avec souplesse et subtilité, laissant à d’autres la rigidité et la froideur des démonstrations. La spontanéité dans le contrôle, en somme. Car si la thèse, l’antithèse et la synthèse se laissent admirer, elles seront habilement disséminées au long des 3 chapitres du récit, à travers 6 personnages vivants, émouvants, bouillonnants, se révélant les uns au contact des autres. 6 personnages qui délicatement, par le détail, marqueront la vie les uns des autres.

Yeter, la prostituée au visage dur (Nursel Köse), Ayten, sa fille, pasionaria politique aux yeux de braise (Nurgül Yesilcay), Charlotte, la belle amoureuse généreuse (Patrycia Ziolkowska), Suzanne sa mère douce perdue (Hanna Schygulla, égérie fassbinderienne qu’on revoit avec un plaisir non dissimulé), Ali le vieil homme à la santé fragile (Tuncel Kurtiz) et Nejat son fils, l’universitaire tristounet (Baki Davrak) formeront donc la toile de cet entrelacs familial aux riches résonances politiques.

Car au-delà des relations personnelles qu’il observe avec un évident plaisir, Akin n’en oublie jamais de dresser le portrait de ses pays, l’Allemagne et la Turquie, sans complaisance ni misérabilisme.

Alors, oui, De l’autre côté n’a peut-être pas la sauvagerie folle, la vivacité pleine et brûlante de Head-On. Mais avec un sens de l’ellipse et de la pudeur magistral, des cadrages inventifs et des images au relief chaleureux, et surtout sans jouer d’emphase, il sait être un film emphatique et sensible. Et joue ainsi parfaitement son rôle de centre de trilogie, ouvrant les perspectives vers un ailleurs qu’on a maintenant hâte de découvrir.

© AQCC 1999-2009