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C'est pas moi je le jure !
de Philippe Falardeau |
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Les années 60 sont décidément à la mode dans le cinéma québécois en 2008. Après le film de Léa Pool (traitant plus ou moins de la même histoire) et celui de Francis Leclerc, voici le troisième long métrage de Philippe Falardeau, sortant pour la première fois de son univers personnel, pour embrasser celui de la famille Hébert… Comment s’en est-il sorti ? Quelques-uns de nos membres se prononcent.
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Texte : Robert Daudelin
24 Images, no 138, page 61
Parution : Août 2008
C’est pas moi, je le jure !
Les grandes vacances de 1968
Philippe Falardeau nous a habitués à des films souvent déroutants où l’invraisemblable courtise le possible et dont l’écriture faussement désinvolte piège le spectateur. D’où la surprise (l’inconfort ?) devant son troisième long métrage où la narration classique est tout entière au service du personnage principal et où la recherche de l’émotion est pratiquement le seul élément de recherche. Mais une fois admis ces nouveaux paramètres, C’est pas moi, je le jure ! est une entreprise plutôt réussie qu’il faut situer dans ce cinéma mainstream qui est désormais une des composantes évidentes du cinéma québécois.
Adapté de deux romans de Bruno Hébert ayant le même héros, le petit Léon, mal dans sa peau, mais bien dans la vie qui le sollicite de toutes parts, le film est centré sur l’enfant, magnifiquement interprété par Antoine L’Écuyer. Cet enfant hors du commun, constamment tenté de tirer sa révérence, Falardeau lui accorde toute son attention, le filme comme un personnage adulte, le respecte en chacune de ses initiatives, aussi saugrenues soient-elles, et lui donne la parole, toute la parole (le « verbe », dit l’enfant en voix off sur les images d’ouverture du film), celle qui juge, comme celle qui engage. Léon est peut-être un mutant, un apprenti schizophrène, mais c’est surtout un super-humain. Et si le film nous oblige à accepter son discours, ce n’est pas seulement parce que le jeune acteur est beau et troublant, mais bien parce que le cinéaste a réussi à traduire l’univers de son été très particulier : le soin apporté aux décors, la lumière toujours un peu morne qu’André Turpin (dont le travail, qui d’abord déroute, s’avère d’une justesse remarquable) accorde au bungalow de la famille, aussi bien que l’espace qui se construit autour du personnage ne nous permettent pas d’échapper à son regard extra-lucide. Léon voit le monde dans toute sa nudité et seuls le champ de maïs, et à d’autres moments le bowling, lui procurent un peu d’espoir.
L’été de Léon, c’est l’été de 1968; plus généralement, ce sont les années 1960 qui marquent la fin d’un certain Québec où les mots « divorce » et « vagin » étaient encore sales, comme le rappelle à Léon son frère aîné. C’est le moment où, dans cette société où tout bascule, les intellectuels qu’on dit de gauche sont issus de l’Action catholique et, comme le père de Léon, s’identifient à la revue Cité libre. Rien de tout cela n’est dit dans le film et pourtant tout est là à travers les choix de couleur et le poids des choses et des lieux. Et Léon le voit clairement, lui, et le refuse, comme il refuse la séparation « in the making » de ses parents et le départ de sa mère pour une Grèce sans doute plus rêvée que réelle.
À travers le personnage de Léon, mais sans jamais l’utiliser comme incarnation abusive, c’est un portrait du Québec – d’un certain Québec en train de se réveiller – que Falardeau dessine sans parti pris démonstratif, toute son attention étant dévolue à son personnage et à sa douloureuse survie. La sentimentalité qui habille habituellement les personnages d’enfants est laissée ici au vestiaire : Léon mais aussi son frère Jérôme et sa confidente Léa, sont des êtres complexes aux prises avec des débats moraux déchirants qu’ils affrontent avec une lucidité exemplaire – les revirements de Jérôme en disent long sur cette capacité de faire face à la réalité, aussi cruelle soit-elle. Et tout cela est possible par la grâce des trois jeunes acteurs exceptionnels si bien choisis et si subtilement dirigés par Falardeau.
Il s’en est fallu de peu pour que C’est pas moi, je le jure ! soit un grand film. Falardeau eût-il été un peu moins prudent, nous y étions. Et puis, pourquoi cette peur du silence ? Le silence intérieur de Léon se serait bien passé des vocalises de Patrick Watson qui insistent à nous dire ce que nous avons déjà très bien compris. Face au grand écran, il n’y a pas (pas encore !) de zapping possible, alors profitons-en pour utiliser toute la force des silences qui sont souvent des musiques essentielles.
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Texte : Élie Castiel
Séquences, no 256, pp. 36-37
Parution : Septembre 2008
C’est pas moi, je le jure!
Les 400 Coups
Changement de cap pour Philippe Falardeau. Cette fois-ci, avec C’est pas moi, je le jure!, il intègre l’univers de l’adaptation littéraire. Choix à la fois téméraire et risqué. Et pourtant, force est de souligner que les événements dans la vie du personnage principal sont fondamentalement cinématographiques, donc filmables. Falardeau a gagné son pari avec tous les honneurs dûs à son rang de cinéaste intègre dans sa démarche, raffiné dans son approche de l’image, éclectique dans ses récits. Le résulat : une comédie dramatique étonnante qui navigue allègrement entre Truffaut (pour Les 400 coups) et Hallström (pour My Life as a Dog).
Entre Léon Doré et Antoine Doinel, quelques années de différence, mais le même goût prononcé du risque, du différent, de l’insolite. Sauf que contrairement à Antoine qui, lui, absorbe la vie avec appétit farouche, le petit Léon a un instinct suicidaire contrôlé (il sait très bien qu’en fin de compte, quelqu’un viendra à sa rescousse), nourrit quotidiennement le périlleux, souvent à la limite même du scabreux. Pris d’un état avancé de déréliction cutanée, il s’abandonne à son imagination et à ses fantasmes de pré-adolescent précoce. Il a le sens inné de la parole, des mots agencés, de la parole réfléchie.
Cette condition privilégiée l’oblige par conséquent à avoir des rapports inusités avec les autres membres de sa famille. Avec Madeleine, la mère, une relation intime parfois tendue, mais qui oscille constamment entre l’amour, la tendresse, la colère et l’irresponsabilité. Sur ce point, le personnage de Madeleine est lui aussi perturbé, indécis (ne décide-t-elle pas de partir en Grèce?). Entre la mère et l’enfant, une histoire de défis à relever, de comptes à rendre, mais aussi de gestes instinctifs et de complicité partagée.
Et puis il y a le père, Philippe. L’homme est surpassé par les événements. Il agit comme tout homme de sa classe sociale face à un enfant difficile. Et pourtant, après le départ de sa femme, une affirmation de son rôle de père, une force de caractère qui étonne malgré les événements que nous ne dévoilerons pas. Entre Philippe et son fils, deux types de relations : la première, embryonnaire, consiste à le protéger des maux de ce bas monde. La seconde, mûrie, interpelle un rapport entre personnes adultes. Les jeux sont faits. Entre le père et l’enfant, deux individus à part égale qui se confrontent, qui se respectent parfois. Mais selon les situations, ils retombent tous les deux dans un état végétatif, impuissants lorsqu’il s’agit d’assumer un semblant de maturité.
Pour la petite histoire : c’est l’été 1968, un an après l’Expo 67, alors que le Québec entre officiellement dans le monde. Le territoire national n’est plus un endroit cloîtré, mais au contraire, s’ouvre aux autres (présence du manipulateur de quilles, départ de la mère pour la Grèce). Léon n’a que 10 ans, et il passe à un cheveu de se pendre accidentellement (ou l’est-ce vraiment?). Sa mère le sauve in extremis, comme ce fut le cas l’été d’avant dans la piscine, et comme il y deux ans, dans le congélateur. Le petit Léon est une « bombe à retardement» qui n’avertit jamais lorsqu’il prépare un coup. Les parents s’engueulent continuellement. Et il y aussi les voisins, curieux, amorphes, faisant partie d’une classe sociale prise entre un Québec désuet et une nouvelle société moderne, un lieu géographique qui assume son caractère national, qui s’internationalise. Et puis, Jérôme, le grand frère, fils digne, studieux, qui ne cause aucun problème, peut-être trop sage pour son âge, mais avec un goût douteux et inconscient pour la délation. Entre les deux frères, une relation amour-haine tout à fait normale, salutaire.
Et puis enfin, Léa. Celle par qui la maturité arrive. Une jeune fille de l’âge de Léon, dont il tombe amoureux mais ne peut l’exprimer ni en gestes (enfin, presque) ni en mots. Ici, Falardeau fait preuve d’une direction d’acteurs magistrale, obligeant les protagonistes à intégrer leurs rôles respectifs avec conviction, les invoquant de bien saisir la signification des paroles prononcées et des gestes posés.
Tout tourne autourde Léon. Les situations s’enchaînent selon son humeur, sa vision du monde, sa relation avec son environnement social (parents, voisins) et géographique (loin de la grande ville, là où rien n’est permis). Falardeau propose ici une anthithèse sur la notion de spiritualité en opposition à la religion. Léon croyait, mais ne croit plus (séquence avec le curé). Ses suicides manqués sont une façon de réorganiser sa vie, de croire qu’il existe plusieurs moyens de tout recommencer. La foi est et demeure son imaginaire. En fin de compte, détruire pour mieux rebâtir.
Tous ces éléments narratifs s’incrustent dans une mise en scène fluide, jouant la carte du spontané, passant du drame à la comédie, de l’humour incandescent au formalisme circonscrit. Et à l’instar de Congorama, où Falardeau parlait de l’ailleurs, cet autre inconnu qui suscite autant l’admiration que l’incertitude et la méfiance, C’est pas moi, je le jure! est aussi un film sur la différence, celle physique (Léon et Léa par rapport aux autres, Madeleine, la mère, par rapport aux autres mères du coin), mais aussi géographique (départ de la mère en Grèce, un lieu mythique, propice aux mille et une histoires légendaires, l’univers particulier de Léon, et plus tard de Léon et Léa).
On soulignera par ailleurs la majestuosité de l’image signée André Turpin, agençant les couleurs et les tonalités avec dextérité, finesse et exactitude. Avec C’est pas moi, je le jure!, Philippe Falardeau signe un film grand public inusité, bercé d’une mélancolie à la fois concrète et imperceptible, dynamique, amoralement jouissif, d’une grande délicatesse et magnifiquement maîtrisé. Quant au petit Antoine L’Écuyer dans le rôle de Léon, il perce l’écran avec désinvolture, confirmant avec tact, pugnacité et intelligence un des grands talents québécois en devenir.
Canada [Québec] 2008, 108 minutes – Réal. : Philippe Falardeau – Scén. : Philippe Falardeau, d’après les romans C’est pas moi, je le jure! et Alice court avec René, de Bruno Hébert – Images : André Turpin – Mont. : Frédérique Broos – Mus. : Patrick Watson – Son : Claude La Haye, Sylvain Bellemare – Dir. art. : Jean-François Campeau – Cost. : Francesca Chamberland – Int. : Antoine L’Écuyer (Léon Doré), Suzanne Clément (Madeleine Doré), Daniel Brière (Philippe Doré), Catherine Faucher (Léa), Gabriel Maillé (Jérôme Doré), Jules Philip (Monsieur Marinier), Micheline Bernard (Madame Brisebois), Jan Maheux (Monseigneur Charlebois), Denis Gravereaux (Monsieur Pouchonnaud), Évelyne Rompré (Maîtresse d’école), Pascale Desrochers (Femme de la maison rouge), Catherine Proulx-Lemay (amie de Madeleine), Bruno Marcil (champion de bowling) – Prod. : Luc Déry, Kim McCraw – Dist. : Christal (Séville).
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Texte : Juliette Ruer
24iMAG (www.revue24images.com)
Parution : 25 septembre 2008
C'EST PAS MOI, JE LE JURE! DE PHILIPPE FALARDEAU
Philippe Falardeau sait raconter une histoire. Avec La moitié gauche du frigo et Congorama, il nous menait par le bout du nez, mais on voyait les ficelles. Avec C'est pas moi, je le jure!, en réalisant une très solide adaptation de romans, il a bien effacé le canevas et on n'y voit plus que du feu. Que du cinéma. Et c'est (presque) un nouveau réalisateur qui apparaît. Disons qu'il arrive à maturité avec un air malin.
Sur un scénario bâti à partir des deux magnifiques romans de Bruno Hébert, C'est pas moi, je le jure ! et Alice court avec René, Falardeau s'immisce dans le quotidien d'un enfant étrange, Léon, petit mage aux bêtises enfantines et aux angoisses adultes. L'histoire, c'est d'avoir 10 ans quand ton père est occupé ailleurs, quand ta mère étouffe et quitte la maison, quand l'école est l'ennui et la religion une réponse non satisfaisante. Quand les années 60 oscillent autour de toi entre l'ancien régime d'étouffement social et le nouveau vent libertaire. Alors que l'on va suivre les mensonges de Léon, cette époque va passer en filigrane, surtout par les couleurs usées d'André Turpin et la musique hors temps de Patrick Watson. Cette époque est ce que l'on attend d'elle; un décor en arrière, très loin d'être une nostalgie et le moteur du film.
Là où Léa Pool, sur un récit similaire, a réalisé un film classique et sans véritable surprise (Maman est chez le coiffeur), Falardeau prend plutôt une option sur la folie d'un personnage. Il est dans la tête d'Antoine Doinel, il voit le monde avec les yeux de Léon Doré. Et un garçon de 10 ans qui déjante, et qui sait qu'il déjante, c'est une bombe à retardement dans la vie, mais un héros fantastique au cinéma. Il fallait juste trouver la porte d'entrée.
Pour y parvenir, Falardeau n'emploie qu'une route, dans le fond comme dans la forme. Il tient le ton léger, la voix off sûre d'elle, et l'humour décalé qui frôle avec la même importance, les champs de maïs, les cerfs volants, la perte d'une mère, les enfants qu'on oublie et les tentatives de suicide. Sa facture ne déroge pas, elle reste réaliste, avec de longs plans tranquilles qui s'étirent au soleil d'été, avec des scènes qui ne sont pas particulièrement pressées de laisser la place aux suivantes, avec une respiration égale et contrôlée. Tout est grave, mais rien n'est majeur; c'est une des clés de l'enfance.
Les seules échappées à ce rythme s'ouvrent sur la Grèce – lieu d'espoir, de rêveries, d'envies, de désir de bonheur, de tout ce qu'on veut d'agréable. Pays mythique où la mère est partie. On plonge ainsi dans le cadre bleu et blanc, à quelques reprises. On peut cependant questionner leur pertinence. La ponctuation semble très forte, comme un trou dans un autre monde. Ses ouvertures permettent de souffler, mais étions-nous si oppressés ? Peut-être. Ou peut-être pas. Cela dépendra de chacun et de ce que l'histoire de Léon viendra réveiller.
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© AQCC 1999-2009 |
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