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Le Caïman
de Nanni Moretti |
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C.R.A.Z.Y., nouveau long métrage de Jean-Marc Vallée, est devenu le film-coqueluche du cinéma québécois en cette fin de printemps 2005. Voici ce qu’en ont pensé quelques membres de l’AQCC.
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Texte : André Lavoie
Le Devoir, cahier CINÉMA, p. e8
Parution : le samedi 24 mars 2007
Chasse au saurien
Devant un film de Nanni Moretti - l'anecdote ne précise pas lequel mais elle peut s'appliquer à l'ensemble de l'oeuvre -, le cinéaste Mario Monicelli aurait lancé: «Tasse-toi, Nanni! Je veux voir le film!» Or il semble que la supplication soit venue aux oreilles du réalisateur de La Chambre du fils, car non seulement Le Caïman représente son film le plus ambitieux, le plus coûteux et le plus délirant, mais sa présence physique à l'écran est à la fois minimale et déterminante.
En effet, Moretti puise toujours à même sa propre existence pour nourrir son cinéma, mais après le journal personnel et la métaphore politico-sportive (Palombella Rossa), il passe au camouflet cinématographique. Sorti en pleine campagne électorale qui allait sceller la timide victoire de Romano Prodi, Le Caïman était en partie destiné à son pire ennemi, le président du Conseil italien de l'époque, Silvio Berlusconi. On se souvient que ce n'était pour lui qu'une fonction parmi d'autres: à la tête d'un vaste empire médiatique construit avec des moyens douteux (que plusieurs font rimer avec «mafieux»), l'homme confondait ses intérêts personnels avec ceux de l'Italie.
Pour ses compatriotes, les intentions de Moretti étaient claires; après tout, Le Caïman, c'est aussi le surnom, bien choisi, de Berlusconi. Or ce portrait vitriolique de ce mégalomane corrompu n'est justement pas que cela. Le Caïman, c'est d'abord Moretti à son meilleur, le cinéaste de toutes les digressions, feignant d'explorer un univers pour en décrire un autre, se mettant en scène pour brouiller les cartes et parsemant ses films de vedettes (on se souvient de Jennifer Beals dans Journal intime) dont il déconstruit joyeusement l'image. Voilà pourquoi ce pamphlet n'en est pas toujours un puisqu'il s'intéresse autant, sinon plus, aux déboires professionnels et sentimentaux de Bruno (excellent Silvio Orlando), un producteur de films de série B acculé à la faillite, misant tout sur un seul numéro: le scénario d'une jeune cinéaste, Teresa (Jasmine Trinca, la soeur du jeune disparu dans La Chambre du fils), sur Berlusconi et judicieusement intitulé Le Caïman.
Ce projet insensé réussira-t-il à atteindre les écrans? C'est justement cette quasi-impossibilité qui intéresse Moretti, s'amusant à multiplier les petites tragédies, et les trahisons, pour décrire la chape de plomb qui étouffe un pays sous la coupe d'un dictateur «soft» (la télévision publique grince des dents; des vedettes, comme le grand Michele Placido et un certain Moretti, tergiversent, etc.). Le film à venir se déploie dans l'imaginaire de Bruno, ce qui nous vaut des scènes à saveur fellinienne avec beautés plantureuses, décors démesurés et hélicoptère, mais sa fabrication laborieuse révèle une certaine lassitude à l'italienne... et une industrie cinématographique exsangue. C'est sans doute ce qu'il faut lire de l'état de délabrement des studios de Bruno, ou encore de sa paresse à découvrir sur le tard que ce qu'il tient entre les mains ne traite pas de la vie d'un homme d'affaires comme les autres. Et dire qu'il avait voté pour lui...
Le Caïman va sûrement décevoir ceux qui souhaitaient que le cinéaste mette violemment en boîte celui qui a bien failli tuer à lui seul le cinéma italien. Or c'est justement la force même du cinéma, sous toutes ses formes (avec sérieux, on décrit les vieilles pochades sanglantes de Bruno comme «la résistance à la dictature du cinéma d'auteur»!), qui donne au Caïman sa pertinence irrévérencieuse, sa folie contagieuse, devenant un jalon important dans l'oeuvre de Moretti. Car non seulement le cinéaste-acteur surgit dans son film à des moments hautement symboliques, mais il lui suffit de quelques coups de griffes, ou de bonnes morsures, pour dénoncer à la fois un homme corrompu et une société qui, de par son silence complice, y compris parmi les artistes, a renforcé son emprise.
© 2007 Le Devoir. Tous droits réservés.
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Texte : Louis-Paul Rioux
Mediafilm.ca
Parution : le vendredi 23 mars 2007
LE CAÏMAN (Il Caimano) Italie. 2006. Comédie dramatique de Nanni Moretti avec Silvio Orlando, Margherita Buy, Jasmine Trinca, Danielle Rampello, Michele Placido, Elio De Capitani, Jerzy Stuhr, Nanni Moretti. 112 min.
Bruno Bonomo, producteur de séries Z, n'a rien tourné depuis dix ans. Alors qu’il s’apprête à divorcer d’une actrice dont il a exploité les charmes dans ses propres films, une jeune réalisatrice, Teresa, lui remet un scénario intitulé «Le Caïman». Après l’avoir survolé distraitement, il accepte d'en assurer la production, croyant qu'il s'agit d'un film d'action sur un homme d'affaires retors qui a fait fortune dans l'immobilier. Mais peu après, Teresa lui fait comprendre que son film est en réalité une charge féroce contre le président italien Silvio Berlusconi. D’abord décontenancé, Bruno accepte tout de même d’aller de l'avant, pressentant que ce projet pourrait le sauver de la faillite. Mais la réalisation du «Caïman» ne se fera pas sans heurts.
Après le poignant LA CHAMBRE DU FILS, Nanni Moretti revient à ses anciennes amours: la comédie sardonique, vaguement autobiographique, aux fortes résonances politiques (JE SUIS UN AUTARCIQUE, PALOMBELLA ROSSA). Cette fois cependant, son alter ego est défendu à l’écran par Silvio Orlando (LE PORTEUR DE SERVIETTES), Moretti s’étant néanmoins réservé un petit rôle. Grâce à une mise en scène pleine d'aisance, le cinéaste entremêle avec souplesse et intelligence drame domestique, hommage au cinéma italien et charge frontale contre Berlusconi. Ainsi, le film débute avec une désopilante parodie de série Z marxiste, et culmine sur la plaidoierie de l'homme d'État corrompu, que Moretti dénonce avec virulence dans une scène d'une grande force dramatique évoquant MAIN BASSE SUR LA VILLE de Francesco Rosi. Au sein d'une très solide distribution, Orlando livre une prestation sensible, assez attachante, exception faite des scènes où l'hystérie se met de la partie.
Cote Médiafilm : 3 (très bon)
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Texte : Juliette Ruer
revue24images.com
Parution : le jeudi 22 mars 2007
Le Caïman : un instantané carnassier
Le voila donc, ce Caïman. Le seul avantage d'avoir certains films en retard au Québec, c'est la perspective. On connaît la suite avant d'avoir vu le film : on sait donc que le film a eu un succès massif et immédiat; que Berlusconi ne l'a peut-être pas vu; que zéro médailles à Cannes a déçu Moretti et surtout que des élections ont été gagnées par la gauche italienne 15 jours après la sortie du film. Un an après, il sort enfin au Québec. La poussière a eu le temps de retomber, Prodi s'accroche, et l'Italie ne semble pas tellement aller mieux. Si un film avait changé la face du monde, ça se saurait.
Reste que Moretti est tombé juste. Comme toujours. Il nous avait laissé avec des images déchirantes de clous vissés sur le cercueil d'un enfant, dans La chambre du fils; on le retrouve pour la radiographie d'un moment, celui d'un instantané pris lors du printemps italien de 2006.
Avec un talent inouï et en donnant à chaque sujet la mesure nécessaire, Moretti a entrelacé un film dans son film, une histoire privée, un regard sur la politique et un coup de chapeau à un cinéma. Bertolucci, et surtout Scola dans Nous nous sommes tant aimés, avaient eu cette aisance de jongleurs pour décrire ce genre de moments précis à plusieurs voix.
Mais il faudrait décrypter chaque plan pour faire la compilation des sujets, des hommages et des avenues abordées dans ce film, tant le cinéma de Moretti est devenu un art synthétique majeur. À se demander comment il a fait… En gros, il a joué avec des valeurs; en forçant la dose d'un côté, il a appuyé la nuance de l'autre. Et de cette juxtaposition semble jaillir le caractère absurde qui ressemble au vécu.
Explication : il montre un Berlusconi tellement délirant et grotesque, qu'il faut appeler Fellini à l'aide pour le décrire (un bras qui sort d'un hélico – toujours un hélico dans le ciel de Rome –, un ralenti avec des pompom girls comme l'arrivée de Mussolini dans Amarcord). La charge contre Il Cavaliere est féroce, carnassière, et on peut lui donner plusieurs visages en plus du sien car c'est un clown de toute façon. En tout, 3 acteurs vont porter son rôle, pour finir de façon apocalyptique dans une représentation de Berlusconi par Moretti lui-même.
Même chose pour parler du cinéma. Moretti fait l'Italien pur jus en jouant encore la dramatisation fellinienne : le cinéma ? C'est un rêve gros comme une caravelle de Christophe Colomb qui traverse la ville sur un semi remorque, c'est beau comme des projecteurs blancs dans le soir qui tombe, débile comme des acteurs qui se la jouent et nostalgique comme des studios abandonnés…
Le reste, en négatif, devient alors une représentation de la réalité qui s'approche du vrai. Il est si juste cet homme malheureux, perdu dans ses mensonges, qui passe les quarantièmes rugissants de la séparation et qui n'a d'autres choix que de changer (de pour à contre Berlusconi, de trouille à courage pour faire un autre film, de la négation à l'acceptation d'une séparation). Il est si bien décrit qu'on l'entend presque réfléchir quand il marche en musique durant 3 séquences de travelling. La musique est toujours un allié de taille chez Moretti. On suit les émotions du héros, joyeux avec du raï de Rachid Taha, hors de lui sur du Haëndel et serein dans un délicat ballet automobile quand il faut se dire adieu sur The Blower's Daughter de Damien Rice (déjà entendu dans Closer).
Mais ce n'est qu'une infime partie de ce printemps italien de 2006 montré par le plus grand des réalisateurs italiens d'aujourd'hui. Il y a aussi des cellulaires tout le temps, deux femmes qui ont un enfant, l'anniversaire de Dino Risi, la violence au cinéma vendue à des enfants qui veulent surtout jouer au lego, la justice dont on se moque, les critiques bons à tuer… etc. et tout ça pour le prix d'une place au cinéma! Une aubaine.
Il faut aussi voir la rétrospective à la cinémathèque québécoise, du 21 au 31 mars : Nanni Moretti a réalisé une quinzaine de films; et du premier au dernier, du plus court au plus long, du plus docu au plus fiction, du plus politique au plus personnel, ils sont tous estampillés de ce style aérien, frondeur, ultra léger et dramatiquement juste. Tout semble dingue dans ce cinéma, mais rien ne dépasse les bornes; Moretti sait montrer la justesse du délire quotidien : un prêtre qui pète les plombs (La messe est finie), un lien difficile entre la politique italienne et le water polo (Palombella Rossa) ou des envolées philosophiques en vespa (Journal Intime). On rit aux larmes devant tant de générosité dans la description de l'amour de la mamma (à peu près tous les films!), dans le pire des drames (La chambre du fils), dans la fin d'un commerce (The Last Customer) et dans 27 minutes de pur bonheur paresseux avec Le Cri d'angoisse de l'oiseau prédateur.
Tous droits réservés © 24/30 I/S – revue 24 Images |
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© AQCC 1999-2007 |
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