Brand Upon the Brain
de Guy Maddin

La voix la plus singulière du cinéma canadien, celle du Winnipégois Guy Maddin, se fait à nouveau entendre (et voir) sur nos écrans : rétrospective complète au Cinéma du Parc et présentation de son avant-dernier film (Brand Upon the Brain) en attendant celle de son dernier (My Winnipeg) qui sera à l’affiche du Festival du Nouveau Cinéma en octobre

Texte : Juliette Ruer
24 iMAG (www.revue24images.com)
Parution : 27 septembre 2007

Brand Upon the Brain!

Pour évaluer le potentiel énergétique, imaginatif et délirant du cerveau de Guy Maddin, il faudrait procéder à une auscultation médicale poussée. Ou voir tous ses films, y compris ses innombrables courts. Il est certes battu par quelques gros calibres asiatiques qui arrivent à peine à canaliser leur flot imaginatif dans un seul médium, mais Maddin n’est pas loin! L’homme de Winnipeg est un créateur unique en son genre, mélange de Méliès, Chaplin et Dreyer. Avec une dose des Brothers Quay, de Murnau et la poésie d’un Fellini nordiste.

Ses films tournent autour des mêmes obsessions (aliénation familiale, sexualité versus innocence, les femmes de tous âges, l’oubli et le souvenir, quelques transformations physiques, et lui, au centre de son univers) et ils sont travaillés dans ce langage des 30 premières années du cinémascope, celles du film muet, avec inserts et chapitres, éclairage dramatique et narration visuelle; alliant les farces des premières comédies aux tensions de l’expressionnisme allemand. Mais revisités dans l’esprit Maddin, on est dans le moderne absolu.

Dans ce cadre précis, l’imagination explose chaque fois, repoussant plus loin les folies de ce diable de conteur. Après les jambes en verre remplies de bière d’Isabella Rossellini dans The Saddest Music in the World et un vampire nippon dans Dracula, voici des orphelins avec un trou dans la tête, bizarrement robotisés par un couple diabolique. Brand upon the Brain!, c’est tout l’art du conteur visuel qu’est Maddin : impossible de baisser les yeux de l’écran de peur de perdre un élément clé, car tout arrive à chaque seconde. Scotché à l’écran, on embarque dans le conte qui fait appel aux fantasmes d’un docteur Moreau et à l’intrigue d’un vieux livre de détectives pour adolescents.

Quelques commentaires audio, 12 chapitres et beaucoup d’inserts, une bande musicale de violons et une bande sonore qui crachote comme un vieux gramophone, tout cela vient supporter un montage effréné comme il n’en a jamais fait, au point que la rétine se demande si elle tiendra. Maître du métronome, le magicien freine, ralentit et use de répétitions, de superpositions, de cadrages dramatiques. Le film passe directement dans le coin du cerveau étiqueté « compréhension instinctive », sans passer par la case « analyse rationnelle ». En bref, c’est dément, futuriste, important et splendide. Ou complètement futile.

Texte : Kevin Laforest 
VOIR Montréal, page 52
Parution : 27 septembre 2007

Le magicien de Winnipeg

Maladie, vengeance, inceste, ballet, hockey, avortement, bière, résurrection... Bienvenue dans l'univers de Guy Maddin. Étant originaire de Winnipeg, on peut imaginer que ses films apparaissaient comme de véritables ovnis quand il a commencé à y tourner au milieu des années 1980. Or, 20 ans plus tard, Maddin est reconnu internationalement et s'est mérité le prix du meilleur film canadien au dernier Festival de Toronto avec My Winnipeg (que nous pourrons découvrir prochainement au Festival du Nouveau Cinéma). Il se considère toutefois toujours marginal: "Quand j'ai débuté, se rappelle Maddin, je croyais que chaque film était un petit pas vers une éventuelle reconnaissance populaire, mais j'ai maintenant réalisé que ça ne m'intéresse même pas de faire partie du mainstream. On a beaucoup plus de liberté artistique dans la marge. J'aimerais avoir accès à de plus gros budgets, certes, mais je ne veux pas faire de compromis. À la fin de ma carrière, j'espère pouvoir affirmer, comme Luis Buñuel, que je n'ai jamais rien ajouté ou enlevé à un de mes films contre ma volonté."

Avec Brand Upon the Brain!, Maddin persiste et signe, continuant de développer sa vision singulière sans se soucier du goût du jour. Le film se déroule sur une île dont le phare est aussi un orphelinat, dirigé par une femme autoritaire (Gretchen Krich) et son mari (Todd Jefferson Moore), un scientifique affairé à de mystérieuses expérimentations. Un jour, Wendy (Katherine Scharhon), une adolescente détective déguisée en garçon, y vient pour enquêter sur la nature des trous que tous les orphelins ont derrière la tête et, un peu malgré elle, séduit la fille (Maya Lawson) et le fils (Sullivan Brown) des directeurs de l'orphelinat.

Élément non négligeable, le fils s'appelle... Guy Maddin. De fait, malgré tous les éléments fantaisistes qu'il renferme, Brand Upon the Brain! est un film autobiographique: "Quand on pense à son enfance, confie Maddin, on devient tous un peu poète. Les réminiscences d'enfance sont similaires à des rêves; ce sont des souvenirs émotionnels sans inhibitions et souvent surréalistes. D'ailleurs, mon film préféré de tous les temps est Léolo, de Jean-Claude Lauzon, qui était aussi une autobiographie teintée de surréalisme."

UN CONTE EXPRESSIONISTE

Regorgeant de trouvailles surprenantes et alternant entre candeur et cruauté, Brand Upon the Brain! s'apparente à un conte des frères Grimm, ce qui s'applique aussi aux jeunes années de Maddin: "L'histoire de ma famille est remplie de gestes mélodramatiques, incluant des promesses d'amour éternel et des suicides. Une grande part du film est vraie, du moins émotionnellement vraie. Par exemple, ce n'était pas littéralement une adolescente détective, mais ma soeur est vraiment tombée amoureuse d'un garçon qui s'est avéré être une fille déguisée."

La facture visuelle de Brand Upon the Brain! est, comme c'est généralement le cas chez Maddin, inspirée du cinéma muet (noir et blanc, intertitres, effets d'iris). D'ailleurs, lors des premières représentations, le film était présenté sans aucune bande sonore préenregistrée, l'accompagnement musical, la narration et le bruitage étant performés en direct. Mais même sans toute cette mise en scène, Brand Upon the Brain! demeure une expérience cinématographique fascinante: "Je ne voulais pas faire quelque chose qui soit meilleur en tant que performance scénique. Mon monteur et moi avons fait très attention pour nous assurer que ce soit d'abord et avant tout un film qui marche par lui-même."

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