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Borderline
de Lyne Charlebois |
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Borderline, premier long métrage de Lyne Charlebois, suscite déjà une certaine controverse chez nos critiques, pas tant par son sujet cru et sulfureux que par son traitement et sa position sur l’échiquier du film d’auteur québécois.
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Texte : Rachel Haller
24 iMAG (www.revue24images.com)
Parution : 7 février 2008
BORDERLINE
LE CORPS EN OFFRANDE
Schizophrénie chez Hitchcock (Psychose), Cronenberg (Spider), Lodge Kerrigan (Clean, Shaven), perversité chez Fritz Lang (M le Maudit), Chabrol (Le boucher), états hallucinatoires chez Lynch (presque tous ses films!), dépression profonde chez Cassavetes (Une femme sous influence), Amos Kollek (Sue perdue dans Manhattan)… Les désordres psychologiques nourrissent depuis longtemps la machine du 7e art. Ils lui offrent liberté de forme (en particulier chez Lynch, Cronenberg et Lodge Kerrigan) et de fond. Sous couvert de la folie, ces films s’attaquent souvent cruellement à un dérèglement plus général de la société. Ils s’aventurent aussi sans frein jusqu’au tréfonds de l’âme. Et c’est justement ces deux dernières dimensions qui manquent à Borderline, le premier long-métrage de Lyne Charlebois. Qui affaiblissent son adaptation conjointe de Borderline et La brèche, les deux premiers romans de Marie-Sissi Labrèche (aussi coscénariste).
De constat social dans ce tableau des frontières de la raison, peu de traces, en effet. Si ce n’est une vague critique des structures de soutien et le cliché de la famille dysfonctionnelle sans mise en perspective (ou presque). Et d’abysse mentale, pas assez et de manière trop stéréotypée. Comme si la réalisatrice avait été prise de vertige au bord du précipice. Mais justement, il fallait y tomber pour pouvoir l’explorer. Explorer le morcellement de l’âme et du corps de Kiki (Isabelle Blais), une trentenaire sur le fil de l’anormalité. Explorer son ego mis en pièce par la tristesse d’une grand-mère (Angèle Coutu) orpheline de ses enfants, par la schizophrénie d’une mère (Sylvie Drapeau) au regard amnésique, par l’absence d’un père banni de la gynécée. Explorer sa quête de l’amour interdit: l’amour de soi.
De fait, Lyne Charlebois aborde avec brio les symptômes: un défilé de bouteilles vides, une frénésie sexuelle où son corps sacrifice, son corps fuite se trouve aussitôt recraché. C’est là aussi que la caméra sait le mieux traquer cette douleur à fleur de chair (magnifique scène de striptease où Kiki, dans sa nudité, devient offrande sacrée). C’est là encore qu’Isabelle Blais livre sa meilleure performance, bien loin de ses rôles gentillets de Québec-Montréal ou Bluff. Mais dans son portrait des prémisses et de ce qui se veut une longue convalescence, Lyne Charlebois se montre trop timorée. Petite fille, Kiki ressemble à une pâle copie de la Manon des Bons Débarras. Agressive, froide mais sans consistance face aux tics (ou même TOC tant ils sont répétitifs) schizophrènes de sa mère et aux yeux fontaine de sa mémé. Adulte, elle manque de crédibilité dans sa fragilité. Trop infantile, pas assez habitée, parce que justement trop effleurée. Et les rencontres aux sexoholic anonymes ne font que souligner par leur superficialité le défaut d’intensité et de complexité.
Dans son auscultation de l’inceste (La belle bête), autre sujet délicat, Karim Hussain a osé bien davantage remuer la fange, mais, reconnaissons-le, sans le même panache esthétique. Car si Lyne Charlebois ne fait qu’y tremper les doigts, ses images, elles, suivent merveilleusement les méandres d’une chair et d’une âme déchirées entre le présent et le passé, entre les vertiges de la fuite et la quête d’unicité. Mosaïques inventives, audacieuses, elles nous feraient presque oublier les limites du spectacle.
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Texte : Helen Faradji
Arrête ton cinéma! (arretetoncinema.blogspot.com)
Parution : 6 février 2008
Du cul comme mode de survie
Le cul ou le cœur? Les fesses ou l’âme? On voudrait tant ne pas avoir à choisir. Parfois, pourtant, on ne sait pas. Parce que la folie d’une mère a empêché tout attachement émotionnel. Parce qu’un cul, c’est tellement plus facile à donner. Parce qu’on pense naïvement qu’en se donnant ainsi, on n’aura plus à penser à ce vide béant qui nous fait un trou, là où notre cœur devrait battre.
Marie-Sissi Labrèche a connu cet état d’entre d’eux, cet abandon du corps total quand le cœur ne veut plus. On le sait, car elle l’a raconté dans ses deux premiers romans Borderline et La brèche. En long, en large et en travers. Avait-on besoin du cinéma pour en rajouter une couche?
Probablement, car ce qu’a fait Lyne Charlebois de cette matière première instable et pulsionnelle relève davantage de l’interprétation libre et inspirée que de la transposition complaisante et voyeuriste.
Oui, il y aura des fesses dans Borderline. On y dira aussi des mots crus, de ceux qui choquent encore ceux qui pensent qu'une fille, ça ne devrait pas dire ce genre de mots. Ca fait mauvais genre. Mais ces images et ces mots ne seront pas gratuits. Nous devrons les absorber comme autant d’expressions d’un mal-être profond, comme autant d’appel au secours, comme autant de sonnettes d’alarme. Il fallait de la délicatesse pour aborder le destin de cette Kiki, aux prises avec un directeur de maîtrise trop empressé, une grand-mère trop malade, une mère trop folle, une identité trop ravagée.
Il fallait de la délicatesse et de la force aussi pour ne pas laisser son sujet traîner dans la mare d’un sentimentalisme rose bonbon ou d’une pudibonderie de sous-sol. Charlebois a les deux. Aidée par la photo de Steve Asselin, enfin débarrassé de ses manières artificielles, sa mise en scène évite tous les vilains pièges qu'on aurait pu craindre en se faisant tantôt enjôleuse, tantôt crue, tantôt imaginative et fantaisiste, tantôt d’un naturalisme saisissant.
Quant à Isabelle Blais, interprétant avec conviction cette Kiki bouleversée, elle se défait enfin de ses allures de jeune fille trop sage, trop lisse pour habiter physiquement son rôle, avec une audace, une candeur et une fougue qu’on aime à lui découvrir.
Alors non, Borderline n'est pas un film parfait. Il est naïf parfois. Agaçant aussi. Mais Borderline est aussi, et avant tout, un film qui sait toucher droit au coeur sans n'utiliser aucune de ces vilaines armes tire-larme que nous connaissons. Ce n'est déjà pas si mal.
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