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Texte : Juliette Ruer
24 images (site Web)
Parution : 21 novembre 2006
ROBERT ALTMAN EST MORT, LE CINÉMA PERD UN DE SES MAÎTRES
L’Ami américain
Vous avez fait l’essai autour de vous, avec ceux que le cinéma allume ? Robert Altman est mort ! Non!? Hé si… Un sentiment immédiat de perte, de peine. Altman ne tournera plus; il est là le malheur. Parce qu'il était de la trempe d’un Resnais, immense, on le croyait immortel. Il avait tourné son dernier film affaibli pourtant, avec P.T. Anderson pour la job de bras; mais c’était encore lui qui était aux commandes. Et ce dernier opus (A Prairie Home Companion), c’était du Robert Altman tout craché.
« Retirement? You're talking about death, right? », Une de ses phrases corrosives, tombe à pic.
Un artiste vient de s’éteindre, donc. Et le vide est réel, car il était plus que ça : s’il était un cinéaste acclamé internationalement, un des grands du XXe siècle, une influence pour n’importe quelle culture, il était surtout un artiste américain. Il était un peintre des Etats-Unis, comme sont « peintres américains » Diane Arbus, Elvis, Paul Auster, Frank Lloyd Wright, Wee Gee, William Faulkner, Dylan, James Ellroy et beaucoup d’autres : un artiste vissé au sol de son pays, avec assez de vision pour faire comprendre aux autres dans quelle terre il est ancré, de quel terreau il est issu. Avec lui, on aimait à la fois le cinéma et les gens de son pays. Un vrai joyau, quoi.
Quel que soit le film réalisé, l’époque choisie, quel qu’en soit le niveau de drame et le nombre de protagonistes, on sortait d’un film d’Altman avec ce même sentiment que l’Amérique était un foutoir fabuleux, une terre de tous les possibles pour ceux qui n’ont pas froid aux yeux. Même en sourdine, même quand le film faisait un flop, même quand l’action ne se passait pas aux États-Unis. De près ou de loin, il donnait une image mordante, plurielle et indomptable de son pays. Car Robert Altman était à la fois Popeye et Raymond Chandler, la Corée (M.A.S.H.) et Hollywood (The Player); la culture élitiste (Prêt-à-porter) et la culture populaire (Nashville); la campagne britannique (Gosford Park), le futur glacé (Quintet) et l’urbanité débridée (Short Cuts); le western (McCabe & Mrs Miller) et le polar (A Long Goodbye).
Il y a du monde dans ses films, du monde bavard, actif et qui se fait entendre. Altman admirait d’autres meneurs de foule, Fellini et Renoir. Comme chez ses illustres prédécesseurs, on ne sent ni la synthèse simpliste, ni la cacophonie stérile, mais les voix polyphoniques d’une chorale bouillonnante. Altman avait trouvé le ton pour que le cinéma ne soit pas un art qui explique. Il ne nous prenait pas par la main. On peut être conscient de toutes les subtilités d’un film, mais n’en choisir qu’un morceau. On n’est pas obligé d’aimer les 48 personnages de A Wedding, où Mia Farrow n’y a qu'une réplique. On n’est pas forcé d’apprécier tous les tiroirs ouverts du jeu de Clue qu’est Gosford Park. Et puis c’est quoi ce bazar de Prêt-à-porter ? Qu’est-ce qu’il avait fumé Altman en tournant Brewster Mc Cloud ? Avait-on besoin des mièvreries de The Gingerbread Man et de Cookie’s Fortune ? Quelle importance… l’artiste en mode majeur avait fait le meilleur, The Player, Nashville, Short Cuts et M.A.S.H.; l’Amérique en condensé.
Il était né au Missouri, il avait la tête de Buffalo Bill, il a été pilote, tatoueur pour chien, puis acteur le temps de le dire, puis réalisateur de télé (Bonanza, Alfred Hitchcock Présente) puis réalisateur de cinéma, puis un des plus grands cinéastes de l’Amérique moderne. Il ne voulait rien savoir des bien pensants, d’un story board contraignant, d’un mauvais technicien, d’un acteur emmerdeur, d’un producteur tatillon. Il ne voulait rien savoir du marché des images comme on le pratique sauvagement sur la côte ouest, et dont il voyait les membres comme des comptables. Parlant d’Hollywood, on lui doit quelques acidités, comme celle-ci : « We're not against each other. They sell shoes and I make gloves.”
Autant dire qu’il manque déjà. |