|
Texte : Helen Faradji
24 IMAG
Parution : 4 décembre 2007
TRISTE MONDE
Autant le dire tout de suite L’âge des ténèbres n’est pas un bon film. Mais il n’est pas non plus si mauvais. Le tout s’amorce même comme une charmante farce baroque où Rufus Wainwright pousse la chansonnette d’un air d’opérette plutôt réjouissant. Et l’enfilade de rêves dans lequel se perd le héros, fonctionnaire tristounet, pour échapper à sa vie, n’est pas si moche. Alors quoi? Quel est donc le problème de cet Âge? Peut-être d’abord un long, interminable, passage médiéval qui ferait passer un épisode de Thierry la fronde pour un chef d’œuvre de profondeur. Peut-être ensuite la carence du film en bons mots que l’on cherche, que l’on traque même, en souvenir des grandes discussions acerbes et enlevées dont savait nous gâter Arcand. On soulignera tout de même deux bons coups : Michel Rivard en curé dégoulinant et ce passage, absurde et délicieux, où une commissaire à la langue française osera pas cette phrase hilarante de bêtise : « le mot nègre est interdit sur le territoire du Québec ».
Pour le reste, on devra se contenter de voir Arcand préférer le symbolisme pachydermique, la métaphore stabilotée vingt fois, le rêve téléphoné, la provocation facile à son sens de la verve. Fatigué, le cinéaste? Peut-être. Mais surtout, misanthrope. L’ironie du regard sur le genre humain qui dessinait les contours du Déclin s’est désormais transformée en aigreur. Arcand n’est plus mordant, ni même acerbe, il est amer.
À l’instar de la vie de son héros, Jean-Marc Leblanc (Marc Labrèche convaincant), tout a raté aux yeux d’Arcand. Le progrès, la société, le vivre ensemble et s’extraire de la civilisation pour garder un mince espoir semble être la seule issue. Le constat d’échec est désespéré et contamine même le film dont nous sentons bien qu’il ne nous fait pas assez confiance pour entièrement comprendre son propos.
Une misogynie d’un autre temps (les femmes sont ici arrivistes, superficielles, matérialistes, méchantes, objets de fantasme ou carrément nunuches), doublée d’un montage trop sec, d’un ton hésitant et se laissant vampiriser par la tragédie et d’un défilé de vedettes trop plaquées pour être honnête finissent de faire de L’âge des ténèbres un film d’une grande tristesse, pour ne pas dire d’une immense sinistrose. Les rêves de Jean-Marc finissent le bec de l’eau. Le cinéma d’Arcand par lequel nous aimions tant nous faire chatouiller aussi.
De là à dégainer les mots réactionnaire, film de vieux con ou de mononcle, rancœur stérile, bête, interminable, désolant, il n’y avait qu’un pas qu’ont franchi avec une rare allgéresse une meute de papiers au moment de la présentation du film d’abord à Cannes dont il fit la clôture, ensuite en France. Peut-on en faire abstraction? Non. La réaction, immense, catastrophiste, fait désormais partie du film qu’on le veuille ou non. Mais ce troisième volet de la trilogie de Denys Arcand, amorcée avec Le déclin de l’empire américain et Les invasions barbares, avec ses défauts, ses béquilles, ses hésitations, ne méritait pas une telle vindicte.
|
|
Texte : Élie Castiel
Séquences, no 251 , pp. 35-39
Parution : novembre-décembre 2007
L’Âge des ténèbres
La vie rêvée
Voici un imbroglio d’autant plus captivant qu’il tourne autour d’un film qui, quelle que soit l’opinion que l’on ait, suscite le débat, anime les passions et, en fin de compte, sort malgré tout vainqueur, ne serait-ce que par l’agitation qu’il provoque dans ce qui peut être vu comme un véritable conflit d’idées.
Dernière partie de la trilogie sur ce que le cinéaste voit comme la désintégration de la civilisation occidentale, L’Âge des ténèbres exige un retour en arrière pour mieux comprendre le défi que s’est imposé Denys Arcand, ici, contrairement aux deux autres opus, conscient de ses limites.
Prix de la FIPRESCI au Festival de Cannes 1986, Le Déclin de l’empire américain demeure une heureuse tentative de concilier cinéma populaire intelligent et réflexion d’auteur. De quoi s’agissait-il ? Un déjeuner dominical réunissant un groupe d’amis, presque tous universitaires, a lieu dans une résidence secondaire de la banlieue de Québec. Les quatre hommes préparent le repas en attendant les quatre femmes qui prennent soin de leur corps dans un complexe sportif. Au début, par groupes, on disserte essentiellement sur les expériences sexuelles, et lorsque l’octuor est enfin réuni, le discours devient plus académique. Véritable musique de chambre cinématographique, Le Déclin est un des premiers films québécois à parler aussi ouvertement de bonheur individuel plutôt que collectif. Il n’est donc pas surprenant que le milieu représenté soit celui d’une certaine classe aisée, voire même privilégiée. En 1986, les héros de la révolution qui finalement n’a pas eu lieu sont devenus des professeurs et des intellectuels nombrilistes plus portés sur le discours que sur l’action. La parole a remplacé le geste; le discours philosophique, les armes et le militantisme politique. Pour les personnages d’Arcand, le rêve jadis d’un meilleur avenir collectif s’est transformé en une mise en abyme du désarroi, de l’impuissance, de la mesquinerie et du confort de soi.
Avec Les Invasions barbares, profonde méditation sur la mort, Arcand retrouve ses mêmes personnages seize ans plus tard. Et comme toujours, les protagonistes se lancent dans le désordre dans des théories savantes à grand renfort de citations et de références littéraires ou historiques. Mais de discussions en débats, ils poussent le spectateur à réfléchir sur les rapports tendus qu’entretiennent les événements d’aujourd’hui avec les idées d’un certain passé. Et derrière tout cela, un ton, un regard, une nostalgie discrète, humble, un propos que Denys Arcand présente avec une infinie tendresse.
Le Denys Arcand de L’Âge des ténèbres a conservé la même verve, mais sur un ton moins insistant, plus austère, cynique, sarcastique et en même temps distancié. Devrions-nous par conséquent nous laisser influencer par les critiques acerbes d’importants médias français ou plutôt nous laisser guider par la voix de la raison ? On ne peut le nier : d’une part, Le Nouvel Observateur traite le film d’Arcand de « laborieux » et de « discutable », tandis que le prestigieux Le Monde le trouve « plutôt mal ficelé »; le quotidien économique Les Échos le voit pour sa part comme un « désastre ». Même le journal gratuit Métro (version Paris) cède à la tentation de la critique assassine.
Allons droit au but. Malgré quelques failles (notamment les transitions entre l’imaginaire et la réalité), des séquences d’un goût douteux plutôt mal accomplies sur le plan de la mise en scène et une prédilection trop appuyée pour le rêve et l’imaginaire du héros, le nouveau Denys Arcand est un film dans l’ensemble réussi. Mélange de genres qui part intentionnellement dans tous les sens, L’Âge des ténèbres procure une sensation d’œuvre inaccomplie, désorientée, tout en laissant un goût néanmoins séduisant. Paradoxe que le cinéaste semble employer par goût de la provocation inoffensive. Est-ce un drame ou une comédie ? Une réflexion sur la désintégration sociale d’un individu ou une fable moralisatrice ?
Dans son imaginaire, Jean-Marc est un brave chevalier, un acteur célèbre qui fait la manchette, un auteur à succès, gagnant même du prix Goncourt. Il ne peut se plaindre de sa vie sexuelle : trois femmes sont à ses pieds et partagent son lit. Mais en vérité, Jean-Marc n’est qu’un simple fonctionnaire, un homme parmi les autres, sans histoire, un mari que sa femme délaisse pour mieux réussir une carrière, et un père plutôt manqué.
Alors que les deux premières parties de la trilogie d’Arcand se présentaient, en partie, comme des discours sur l’abandon d’un rêve collectif, ici, les temps nouveaux ont créé un individu robot qui trouve refuge dans les fantasmes ou l’imaginaire pour mieux contrecarrer le cynisme social ambiant. Le sexe et la réussite sont la réponse aux mots qui assaillent l’individu moderne. La chanson du début et celle de la fin, brillamment mises en exergue par un Rufus Wainwright inspiré boucle définitivement la boucle entamée avec Le Déclin de l’empire américain et qui, ici, propose un certain retour à la Terre nourricière, message sans réponse d’un Denys Arcand jouissivement provocateur, se moquant éperdument des qu’en-dira-t-on ou des modes, volontairement iconoclaste tant dans la forme, la continuité du récit, les raccords, le rythme et la mise en situation. Mais en même temps, un Arcand sensuel, humaniste, conscient de son époque et qui, en véritable sociologue, impose son radicalisme glaçant aussi courageux qu’inattendu.
Ne vous laissez donc pas influencer par les critiques apocalyptiques, car malgré ses inégalités, L’Âge des ténèbres est en parfaite continuité avec les deux premières parties de la trilogie. Et pour le bonheur du spectateur, le film profite de la présence d’un Marc Labrèche brillant, tendre, hilarant, surprenant, en pleine possession de ses moyens.
|